revient l’enfant toulonnais

Sans titreJe rouvre les yeux. La mer tricote des montagnes avec les vagues. La mer fait mes yeux grands ouverts, roule, plie, déplie mon cœur, m’apprend la peur et à la défier, me prend la guerre en moi. Je suis assis sur le teck, au creux du cockpit. Trop petit pour être atteint par la bôme qui va et vient à chaque changement de bord, je dois feutrer mes pas, les vagues brisent mon élan sur le pont, me virent dans les cordages, mais j’avance, sûrement, jusqu’à la proue. On y sent une odeur indéfinissable, assez similaire, au fond, à celle du gazon de chez mes grands-parents, coupée de poivre et de persil. Le maquis de l’île comme récompense à la traversée, promesse de baignades, d’apnées dans les eaux chaudes, infinies. L’île, me chuchote la voix. Et je dis il.

Une larme, ça a le goût de quoi ? En tout cas ça ne pèse rien. Ça ne sent rien surtout, à part face à la mer, une fois tiré des baignades qu’on voudrait éternelles, les larmes coupant les joues brûlées par le soleil et par la marque d’une grosse main, encore plus rouge, la marque. Oui, ça a le goût du sel, d’une tasse d’eau de mer, de ce sel dont j’abuse en le faisant couler sur la viande, sur les haricots, de ce sel qui masque le goût des légumes, qu’on trouve en abondance dans les frites, les sauces, et qui bouche les artères et « empêche de grandir ». Je pleure. Je goûte le sel de mes larmes en passant ma langue sur mes lèvres. Quelqu’un me frappe et me force à manger ce poisson à l’odeur infecte. Je mange le poisson froid, seul, à table, je dois manger en m’étouffant avec les arêtes. J’ai fini toutes mes patates, tous mes haricots. Je mange, ravalant le vomi qui commence à poindre, le fais redescendre au fond de ma gorge, mange, patiemment, mange mon dégoût. On entend des voix mêlées. Vient ma mère. Discrètement, sans faire de bruit, elle fait glisser le poisson dans la poubelle et le dissimule, tout au fond. Elle me sert un verre d’eau. Je bois, d’un trait, puis je cours à l’intérieur du bateau me réfugier dans la cabine.

Les jambes ramenées en tailleur, assis sur le sable, tout au fond de l’eau, je ferme les yeux et compte les secondes. Un, deux, trois, quatre, cinq… Cinquante… Une minute, et je remonte, et j’ai froid, chaud à la fois… J’aspire une grande bouffées d’air. Me maintiens. La surface étale. Le rouge mourant du coucher de soleil. Sur cette image, les vacances s’arrêtent. Tout s’arrête.

Non, les larmes reviennent. Larmier. C’est un mot que j’apprendrai, aussi. Le coin de l’œil le plus rapproché du nez d’où les larmes coulent.

Une craie s’est brisée en écrivant le mot père sur le tableau noir. Puis une ligne fut tirée comme un arrêt du cœur. Tout remonta aux tempes en un bourdonnement. La guêpe entra dans ma tête. Me ferma les yeux.

Nicolas Jaëns

«Sensus»

http://nerval.fr/spip.php?article142

nerval.fr

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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