Cependant

Sans titreCependant. Quel mot délicieux ! C’est cela : dire cependant, et s’arrêter là. N’y-a-t-il pas quelque chose de délicatement amoureux, de galant même, de légèrement lascif dans ce «cependant», comme s’il s’agissait d’opposer une objection à je ne sais quoi, en tout cas une douce, polie, chaste, sobre, faible, illusoire et faussement courroucée défense ? Cependant, encore, est illusion ; il est attente, délai, atermoiement, semblant de moment de réflexion, mensonge et rougeur, trêve et aveu de faiblesse, voici, à mon destin ici je me rends. Quel vilain hendécasyllabe. Voyez-vous, ce qui ne va pas, c’est la rime intérieure, qui en elle-même est un délicieux device, un wit, mais voici avec ici c’est pire qu’amour avec toujours, la plus vieille et la plus difficile rime du monde, tout autant que la plus bancale et bancroche. Heri dicebamus : cependant. Je ne croirai pas manquer aux lois de ce texte, lois irrégulières, anticonstitutionnelles, écrites et oubliées, si je me hasarde à renverser l’une des nombreuses absurdités qu’il contient pour en produire une nouvelle. J’aime les hypothèses. Et vous n’aimez pas les hypothèses ? Allons donc. Les hypothèses contradictoires, les hypothèses injustifiées, les hypothèses absurdes, les hypothèses absurdes, les hypothèses aléatoires. Les hypothèses sont choses instables, tellement languissantes et absolument désarmées, voyez leurs petites mains d’enfant dodues, ouvertes comme pour marquer par avance la soumission aux pires sévices. Oh, comme elle est nazuxurieuse, la logique, Frau Logik ; mettez-lui, mettez-lui pour voir une hypothèse entre les mains, elle aura vite fait de la torturer à mort, Virgo von Nürnberg. Cependant, donc. Parole d’honneur, moi qui suis un chevalier, j’aime à imaginer un livre, un gros livre, un Migne, entièrement composé de «cependant», «bien que», «quoique», «quelle que soit la chose que», «toutefois», «en vérité», «croyez-vous vraiment ?», «qui sait», «quoi qu’il en soit», «de quelque façon que ce soit», «ce nonobstant», «dans ce cas», «et si nous supposions ?». Une manière de dire, en somme : tout ce qui jusqu’à maintenant était vrai doit être supposé faux ; mais cette supposition doit se présenter avec grâce, languissamment, amicalement, respectueusement, comme si nous savions déjà que ce qui maintenant surgit comme «vrai» en réalité – quel mot grossier ; en bref, c’est en bref qu’il fallait dire – sera promu – car ici on ne donne que des promotions, on n’a jamais la grossièreté de faire rétrograder – au grade d’opinable, d’improbable, de fictif, qui est, on le sait le grade le plus élevé….

Giorgio Manganelli

«Discours de l’ombre et du blason»

traduit de l’italien par Danièle Van de Velde

Seuil

image http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3876

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Cependant

  1. une découverte, et une porte qui s’ouvre sur une réflexion à propos de tous ces mots qui instillent le doute ou distillent la vérité.

  2. brigetoun dit :

    un auteur découvert grâce à François Bon – un régal d’intelligence

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