Artistes chinois

Sans titreL’esthétique chinoise qui, dans le domaine des théories littéraires, calligraphiques, picturales et musicales, a accumulé une littérature remarquablement vaste et riche, à la fois philosophique, critique et technique, s’est élaborée sans faire aucune référence au concept de «beauté» (mei ; le terme meixue «étude du beau» est un vocable moderne spécialement fabriqué pour traduire la notion occidentale d’esthétique) ou lorsque ce concept intervient, c’est souvent dans un sens péjoratif, car la recherche du «beau» est, pour un artiste, une tentation vulgaire, un piège, une malhonnête tentative de séduction. Les critères esthétiques sont fonctionnels : l’oeuvre opère-t-elle de façon efficace, nourrit-elle l’énergie vitale de l’artiste, réussit-elle à capter le souffle qui informe les monts et les fleuves, instaure-t-elle une harmonie entre les métamorphoses des formes et les métamorphoses du monde ?

Mais même comme il exécute son oeuvre, c’est toujours et avant tout sur lui-même que l’artiste travaille. Une fois que l’on a saisi cela, on comprend le sens et la raison d’être de ces innombrables propos et préceptes qui, à toutes les époques, associent inlassablement la qualité artistique de la peinture à la qualité morale du peintre. On pourrait multiplier les exemples (j’en ai donné toute une série d’échantillons dans mon commentaire du chapitre XV, «Loin de la poussière», du traité de Shitao Les propos du moine Citrouille-Amère (nb en traduction par Pierre Ryckmans, dernière édition Plon 2007)) : «Si la qualité morale de l’homme est élevée, le rythme et le souffle de sa peinture seront nécessairement élevés eux-aussi» ; «les qualités et les défauts de la peinture sont fonction de l’élévation ou de la médiocrité morales de l’homme» ; «celui dont la valeur morale est inférieure ne saurait peindre» ; «ceux qui apprennent la peinture placent avant toute chose la formation de leur personnalité morale ; dans la peinture de ceux qui ont réussi à se constituer cette personnalité morale, passe un large et éclatant souffle de rectitude, transcendant tous les problèmes formels. Mais si le peintre est dépourvu de cette qualité, ses peintures, si séduisante que soit leur apparence, présenteront une sorte de souffle malsain qui se manifestera dans le moindre coup de pinceau. L’oeuvre reflète l’homme ; c’est vrai en littérature, c’est tout aussi vrai avec la peinture.»

Simon Leys

«Le studio de l’inutilité»

Champs/essais

portrait de cheval attribué à Han Gan (via Wikipedia)

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Artistes chinois

  1. Dès que je vois le nom de Simon Leys, je repense à ses livres que j’ai toujours : « Ombres chinoises » et « Revo. cul dans la Chine pop » (en 10/18, numéros 900 et 901)…

  2. brigetoun dit :

    n’ai lu que le premier (mais ne l’ai plus)

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