Retour à Bauduen (fragment)

11 6 BauduenMe voilà maintenant presque au bout de ce chemin traversé par de fortes rafales. Nous avançons les corps tendus et inclinés pour contrer la poussée du vent glacial qui s’obstine à nous freiner. Loule a relevé le col de son manteau et s’est arrêté à hauteur d’un oratoire de pierre et de vieux ciment, orné de roses et de jonquilles séchées qui cernent le socle bleuté d’une minuscule statue de la Vierge. Des offrandes enfantines ont été déposées sur de petits bouquets de thym et de romarin : une étoile en plastique doré, un bateau aux voiles déchirées, un poupon rose amputé de ses jambes. Loule se signe et je l’imite, moi qui n’ai plus prié depuis une éternité. Dernière halte avant le plateau où trône la chapelle. Élégante et massive, sûre de sa force. Façonnée par la foi montée la visiter depuis des siècles, mais pourtant comme indifférente aux tumultes qu’elle a traversés. Imperméable aux malheurs et aux plaintes déversés en son ventre par des générations de familles paysannes décimées par les famines, fauchées par les guerres. Notre Dame de la Garde n’a rien conservé des insurrections et des révolutions. Juché sur sa colline, le phare a tenu bon. Aujourd’hui, je ne lui en demande pas plus.

Six pas plus tard, à droite du sanctuaire, une large et fine tache bleue émerge à travers l’étendue de branchages nourris qui masquent encore la vue vers le village. Une étrange trouée azur se détache de la palette vert et brun du paysage. Loule me regarde avancer vers le rebord du promontoire. Il est en pleurs mon vieil ami. Secoué de sanglots, les mains crispées contre ses joues, comme en proie à un deuil soudain, irrémédiable. Je devine peu à peu Bauduen, là-bas. Transi de froid et d’émotion, je reconnais les hauteurs de Véris coincées entre le Petit Margès et la falaise qui surplombe le clocher de l’église. Dans les secondes suivantes, me voilà happé vers la gauche par une immense plaine d’eau que ratisse en surface le souffle puissant du mistral. Un lac gigantesque s’étend jusqu’aux montagnes. Le Verdon a disparu ! Il a débordé par dessus les petites routes, submergé les champs et les campagnes. Il s’est installé partout jusqu’aux pieds de mon village. Le Verdon a rayé de la carte les cultures. Enfouies sous l’eau, les Iscles. Engloutis, les petits chênes truffiers de ma grand-mère, posés au beau milieu d’un terrain pentu. Évanoui, le village voisin des Salles. Ensevelie, la vallée jadis si féconde. Cernée par l’impitoyable immensité des flots, la pointe de Garruby. Le lac a pris toute la place jusqu’à noyer les ponts et les maisons, les arbres et les ravins, les pigeonniers et les cabanons. Son immensité s’impose sans discussion. Là où jadis les champs et les chênaies se mariaient et se mêlaient dans une ondulation paisible, je découvre un univers étal, liquide et implacablement figé. Sans autre mouvement que celui de quelques minuscules voiliers, dérisoires embarcations perdues dans cet espace qui évoque la mort, la fin de notre histoire.

Eric Schulthess

«Retour à Bauduen»

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A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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