Pyramides de Teotihuacan

10 6 téotihuacanOn m’avertit des risques mystico-énergético-existenciels qu’on court lorsqu’on gravit la première et la seconde pyramide. On m’a dit qu’il fallait d’abord entreprendre l’ascension de celle-ci avant de monter sur l’autre, que l’ordre ne devait pas être bousculé, sans quoi… Je crois – j’ai toujours cru – que les pyramides sont faites pour qu’on les gravisse. Telle est leur véritable et peut-être leur seule utilité malgré toutes les hypothèses délirantes formulées à leur sujet. Elles sont là pour qu’on grimpe au sommet et qu’on regarde le monde d’en haut, non pas comme si nous étions les maîtres de l’univers, mais en sachant qu’ainsi perchés, il sera plus facile de nous faire voir de ceux qui se trouvent encore plus haut et nous gouvernent.

Je gravis d’abord la première, puis la seconde pyramide, animé de cette pulsion ascensionnelle qu’a l’être humain qui exprime ainsi sa rébellion contre la loi de la gravité et autres réalités de la physique. J’obéis à une impulsion réflexe qui n’est guère profitable aux asthmatiques de naissance mais je dois dire, Maria-Marie, que je suis fier et émerveillé de me rappeler que je suis monté, comme porté par un vent secret qui m’emplissait les poumons d’un air au parfum entêtant. Rien n’est plus engageant (surtout pour les poumons expirants et expirés d’un asthmatique) que de se sentir soudain à l’aise, sain, neuf, libre. Ce mirage, dont la principale qualité est d’être solide, exige en contrepartie qu’on soit pleinement conscient que c’est le reste du monde qui devient subitement asthmatique. Une fois guéri, on devra s’improviser chroniqueur de cette maladie qu’on connaît si bien et qui a déserté notre intérieur pour infester l’extérieur de toutes les choses.

Je suis monté en haut des pyramides de Teotihuacan – «là où les hommes se changent en dieux» – et, au sommet, j’ai vu un touriste allemand livide que je prénommerai Hans rendre toute la nourriture piquante contenue dans son ventre. A nouveau. Une fois encore, il vomissait des tacos, des carnitas, des tamales, des piments, autant de mets réservés aux divinités qui peuplent l’air de cette cité vide qui fut un jour pleine et dont on ignore comment et pourquoi ses habitants l’abandonnèrent six cent cinquante ans avant Jesus-Christ, peut-être poussés par l’irrésistible besoin nomade d’aller ailleurs, sur des terres meilleures ou pires, pour se rappeler ce qu’ils avaient quitté comme relevant d’une autre vie…

Rodrigo Fresan

«Mantra»

traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon

Editions du seuil – Points

image via Google-maps

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s