le chat d’Essaouira

Capture d’écran 2014-06-03 à 11.37.57Nous sommes quelques-uns à discuter là la nuit tombée. Je viens pour Rheda. Il a plus de soixante-dix ans, la barbe parfaitement taillée, le regard fixe, l’esprit agile. Un très bon conteur qui a connu Mohammed Choukri (immédiatement, cette image, l’analphabète de vingt ans dormant dans la rue, tête appuyée sur une pile de livres qu’il a tenté de déchiffrer dans la journée, avant de devenir l’écrivain magnifique, auteur d’ouvrages qui berceront la fin de mon adolescence, créeront les fantasmes qui m’ont conduit au Maroc) et qui me parle de Tanger, de Marrakech, des années 70 dans son pays, et chaque soir je reviens l’écouter, prenant progressivement conscience de ce qu’est l’acte de parole. Quelques minutes après le retour d’Abdu Latif, ce chat, ronronnant près du feu chauffant l’eau du thé, saute subitement au milieu de la rue, se tourne vers moi, je crois, me lance un regard, oui, un regard que je qualifierais de lourd de sens. Je quitte mon ami (qui aujourd’hui m’en rappelle un autre, Alexandre, de Kpalimé, en face du mont Agou, plus haut mont du Togo, avec lequel je passe une journée à me promener main dans la main) et suis le chat, jusqu’aux remparts de la ville (j’y viens le soir, comme de nombreux touristes, observer le coucher du soleil, nulle part aussi beau qu’ici, y lisant des histoires oubliées). Assis sur les parapets ou déambulant, des ombres, parfois un couple profitant du noir pour se retrouver, bercé par le murmure du ressac. Au large les lumières des bateaux, de la simple barque au chalutier, les pêcheurs de thon prennent le large avec la nuit. Nous atteignons le port, désert à cette heure. Filets abandonnés, barques immobiles, on en devine à peine le bleu qui les recouvre, ce bleu qui partout enveloppe Essaouira. Demain matin, comme chaque matin, à demi sonné par les murs blancs de la médina complices d’une lumière trop vive, j’irai me promener sur le port, respirer l’agitation vive, les pêcheurs déchargeant les cagettes de poissons, emplissant les cales de sacs de sel, lavant au jet le pont des bateaux, les meutes de mouettes qui tournent autour des restes, et les voix discutant dans une langue à laquelle je ne comprends rien mais que je ne me lasse pas d’écouter. Je suis le chat vers le ponton. J’essaie de l’appeler un instant, je crois, parce qu’il va trop vite, puis il disparaît, comme ça, il doit se glisser dans une ouverture, je ne sais pas. Alors je me sens idiot, de nouveau victime de mon goût du mystère et de l’irrationnel.

Matthieu Hervé

«Monkey’s Requiem»

Publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710047

photo Guala Enrico via google-maps

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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