lumière contre lumière

sans titre
Mais la question se compliquera si l’on veut, dans un même choix de lumière, respecter la mémoire d’un lieu infâme comme peut l’être une prison tout en y disposant ces choses fameuses ou prestigieuses que sont des oeuvres d’art. Comment donc, trouver une lumière juste pour la rencontre de la cellule de confinement et de la salle d’exposition, des barreaux et de la vitrine, de la «mise à l’ombre» et de la «mise en lumière», du geolier et du gardien de musée ? Et le prisonnier, lui, que devient-il dans cette histoire ?…. Il est vrai que les oeuvres d’art ne nous touchent jamais autant que lorsqu’elles savent manifester l’infâme dans le fameux, le vil dans la noblesse, le plus bas dans le plus haut. Et tout cela en un même geste, dans une même forme et dans une même lumière – lumière dialectique, pourrait-on dire, et c’est d’ailleurs, souvent, un clair-obscur -, comme chez Rembrandt, Goya, littérairement chez Rimbaud ou Jean Genet. Mais le plus important est là : que ces artistes aient su ne jamais oublier l’infâme dans le fameux, ne jamais perdre de vue la crudité de l’infâme dans la splendeur du fameux.

Je ne m’étonne pas qu’il y ait, dans l’admirable «chant profond» des Gitans andalous, un style fameux qui a su ne rien oublier de son origine infâme : c’est un groupe de chants de prisonniers – comme, sous d’autres latitudes, il y a eu des chants d’esclaves – que l’on nomme les carceleras. Les carceleras chantent la solitude et la douleur du prisonnier dans la nuit noire de sa cellule (saint Jean de la Croix n’est pas très loin, non plus), mais aussi sa paradoxale liberté intérieure quand elle se fixe sur la lueur, la lueur-luciole, d’une simple cigarette qui rougeoie dans l’obscurité :

«Ils m’ont jeté dans un cachot

où je ne pouvais voir la lumière du jour ;

en criant je m’éclairais

à la petite étoile que pour moi même je m’allumai.»(P.Espinola, Flamenco de ley, Grenade, Universidad de Granada, 2007)

Georges Didi-Huberman

(janvier 2014)

pour le catalogue de l’exposition

«La disparition des lucioles»

à la prison Sainte-Anne – Avignon

Actes-Sud

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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