L’homme de la boulangerie

Sans titreL’homme de la boulangerie a ses horaires, ses journées réglées, adossées à celles du commerce, je sais qu’il est là dès l’ouverture, il reste peut-être jusqu’au soir, pause entre 13 et 15 quoi qu’il en soit, histoire de faire la sieste, j’imagine. Un lien tenu se noue au fil des jours et des maigres conversations que contraignent nos langues désaccordées, il parle à peine français, je ne parle pas roumain. Echanges limités, le temps qu’il fait, la chaleur quand il fait chaud, le froid quand «froid au cul quand bise vente». La santé, la famille, les enfants. Je suis souvent pressé aussi, tant à faire, n’est-ce-pas, l’alibi est imparable et parfait, l’excuse aussi solide que le chêne de la fable, je cours tu cours il court et tous tous nous courons. Mais lui, me suis-je dit un matin, n’a-t-il pas beaucoup à faire également, à être là tous les jours, à dire bonjour et au revoir et bonne journée, et même le dimanche bon dimanche et merci et bonsoir ?

La question, il fait dire, n’est pas venue d’elle-même et c’est lui qui aura contraint mon cerveau, devenu paresseux à force d’occupation supposée, à se la poser. C’est donc un matin d’été. De loin, j’aperçois que l’homme a quelque chose à côté de lui, ce n’est pas le pliant dont il s’équipe certains jours, mais une chose assez volumineuse, rectangulaire, trop haute pour s’y asseoir, on dirait un gros carton. À mesure que je m’approche, j’identifie l’objet sur lequel sa timbale est posée : une valise. J’entre dans la boutique, achète mon pain, ressors et vais vers l’homme, lui demande comment va. Il me répond qu’il est content, qu’on lui a donné une valise, qu’il part demain, «Roumanie, trois semaines, vacances».

Sur le chemin du retour, la pensée s’affole. Le mot «vacances» a exactement cette force de scandale qui oblige l’esprit à sortir de ses gonds, à déraisonner, à pédaler enfin plus vite pour rattraper un impensé espiègle et soudain apparu, qui se joue et se dérobe à toute prise, toujours une roue d’avance. C’est une pierre d’achoppement surgie au beau milieu du trottoir, pavé inégal ou incertain qui fait trébucher, et pour ne pas tomber, pour rétablir l’équilibre menacé, le corps fait un saut ou amorce une course aussitôt arrêtée, la marche se poursuivant ensuite sans reproche, mais quelques mètres plus loin : intervalle précipité de l’espace et du temps, ce qu’on pourrait nommer un enjambement. Oui, pourquoi cet homme, après tout, ne prendrait-il pas des vacances ? Et si l’on admet l’irruption d’une interrogation aussi dérangeante, il faudra bien tâcher alors de comprendre aussi la présence nécessaire de cet être parmi nous, tenter d’expliquer quelles peurs, secrétées par le monde comme il va (ou plutôt pas), se cristallisent désormais sur une population rom élevée à cette seule promotion infâme que la République a su lui réserver jusqu’ici : celle de n’être plus des hommes ou des semblables, mais exclusivement «un problème».

 

En espérant que cette longue citation me sera pardonnée.

Jean Torrent

«Un principe d’inquiétude»

dans

«Considérant qu’il est plausible que de tels évènements puissent à nouveau survenir»

textes réunis et présentés par Sébastien Thiéry

POST-EDITIONS

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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