Le roi de la Récup

 

Sans titreOn descendît à la cave. Sa caverne d’Ali « Attrape » Baba, comme il se plaisait à dire. Il avait été sacré roi de la récupération du rêve bien digéré de la génération des révoltés de 68. Un filon en or. Des marchandises qui pouvaient rendre fous et homicides les publicistes, les journalistes et les vendus de tous bords. Tous les acheteurs de souvenirs rares et rances. Un pressage américain original du premier 33 tours de Dylan, du 13th Floor Elevator ou des Sonics, la première édition du comix Zap avec la couverture de Crumb, un tirage limité de l’affiche de Woodstock signé par Jimi Hendrix, des Dashiell Hammet dédicacés… Toute la merde flamboyante sur laquelle dansaient maintenant les anciens lanceurs de pavés. Dieu seul savait comment Le Djin’ avait trouvé tout ça, pensaient ces jobards aux poches pleines. Dieu, comme dans la plupart des affaires terrestres, n’a rien à voir là-dedans. La vérité était plus simple et prosaïque, il les avait rachetés à la bonne personne ou au bon endroit : Emmaüs, marchés aux puces, clochards, voleurs, antiquaires, brocanteurs… La liste aurait été trop longue à énumérer. Remonter à la source était plus difficile, et Le Djin’ était la discrétion incarnée.

J’avais vu une fois l’artiste à l’œuvre. Revendre 2500 balles le premier EP de Gainsbourg à un ahuri d’une chaîne de télé privée. L’objet rarissime était coté environ 3000. Le pafométré, yeux de biche, bouche cocasse, était au paradis câblé et ne savait comment remercier Dzounjinski. Carpette. Une habitude professionnelle. Il les aurait lâchés avec un élastique s’il avait su que la baleine avait récupéré le disque dans un lot à 10 francs pièce qu’il avait racheté à un pépère à la retraite.

Tes affaires marchent ? me demanda-t-il.

Couci-couça… Les tiennes ont l’air de pas mal prospérer si j’en juge par tes réserves. T’as pas l’air de souffrir de la crise ?

Je me maintiens. Tu viens pour les cassettes vidéos ?

Je rejetai la tête en arrière, les yeux dans le potage. Le Djin’ me lança un regard navré.

Quelles cassettes… ? Non, excuse-moi, je pensais à autre chose. Elles ne sont pas encore tombées du camion (une paire de sourires entendus fut échangée), mais je te fais signe dès que j’ai des nouvelles. Je suis venu pour placer un pari sur le combat d’Omar, ce soir. T’es toujours en cheville avec ton mec ?

  • Bien sûr. Tu paries combien ?

Je tirai les billets de mon portefeuille comme un magicien aurait sorti des foulards de son gibus.

  • Tiens, voilà sept cents balles : cinq cents pour moi et deux cents autres que m’a confiés Félix, le garçon de La Compagnie. (Aussi plat qu’une limande sole, mon portefeuille réintégra ma poche intérieure de veste.) Dis-moi, tu bénéficies encore de tes protections ?

  • T’es redevenu naïf ou quoi ? T’es amoureux ? Comment je tiendrais sinon, à ton avis ? Plus que jamais, j’assure mes arrières. Toujours. Il suffit de viser suffisamment haut pour que les flicaillons un peu trop curieux comprennent qu’ils ont intérêt à écraser le coup et à pas m’emmerder s’ils veulent pas se retrouver à faire de l’îlotage en banlieue. Pas plus tard qu’hier soir, je jouais aux échecs en compagnie d’un commissaire divisionnaire qui raffole des années cinquante. Tu peux me croire que je le soigne, celui-là.

Yannick Bourg

«La danse du psychopompe»

Publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710023

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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