L’affiche dit..

Sans titre
L’affiche dit : «Havre de paix», «Espace de quiétude et de recueillement». Conçu pour le plein confort. La rémission de soi. Pour des femmes urbaines, femmes actives, femmes pressées. Qui viennent prendre une pause : «Le temps de vous retrouver». Elles connaissent ton nom, le soufflent du bout des lèvres devant l’entrée, s’assurent de ta présence. Ta disponibilité. L’affiche dit tout : «La beauté naturelle, ça n’existe pas». «Bâtissez votre corps à l’image de votre for intérieur». Elles sont tes habituées. Assaillies de renflements : bourrelets, saillies, protubérances. Produits de soins revigorants à base de nectars de fleurs, poudres de fruits, résines d’orient. Procédures homéopathiques, médicinales, à la pointe des recherches scientifiques. Des femmes, plus rares, sans courbes, formes frêles, malingres d’encore-fillettes : fermes, pucelles, lisses. Elles viennent prendre part au rituel du passage au corps féminin. Elles sont les initiées. Une industrie entière dédiée à la fabrication de la gent féminine. «Envie de renaître», «Voyage des sens». Celles déjà de longue date ridées. Vieilles peaux : creusées, crevassées, rêches, du dessous de leurs cuirs chevelus jusque sous les ongles vernis de leurs orteils. «Inversez le cours du temps». Tu es dépositaire de leurs déchets. Elles t’en sont redevables. Cette intimité avec le corps perdue depuis la jeune enfance. Ce sont des femmes de substance, des femmes d’importance. Venues se soumettre à des opérations de restauration en profondeur. Espace de haut trafic. Des tarifs onéreux. «Vous garantissent des résultats sans précédent en tout point spectaculaire». Croyance générale en la malléabilité de l’anatomie féminine. Sa plasticité. Demandes aussi soutenues qu’insatiables. Elles te cherchent, te suivent, te fixent. Elles te laissent des liasses de billets avant de s’en aller. Gages de leur gratitude. Prix de l’oubli. Quelques-unes frémissent au premier toucher de tes doigts. L’enveloppe de leur épiderme s’étire sous tes directives en une grande nappe plane, traversée de zones érogènes, amas de nervures, strates tissulaires. Des fébrilités éparses, des textures hétérogènes. Espace de travail aseptisé à l’image des chambres opératoires d’hôpitaux. Pas l’ombre sensible de fibre ou de filament obstruant le blanc dallage. Éliminations immédiates de résidus. Extirpation, grattage, arrachement. Les déchets de femmes d’affaires, juges, présidentes-directrices générales, ministres et femmes de ministres. Sont disposés pour chacune dans un sac plastique individuel, opaque, résistant, à fermeture hermétique, trente-huit sur vingt-cinq centimètres….

Amin Erfani

«Figures nues»

sur Nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article118

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’affiche dit..

  1. micheline dit :

    et comment n’être pas à l’affiche ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s