La tante d’Amérique

Sans titreMon oncle semblait devenu un autre homme, il se rasait tous les jours et embaumait l’eau de Cologne ; il était plein d’attentions pour les Américains, cérémonieux et amusant, à sa manière antipathique qui pourtant plaisait à ma tante. Avec eux, il maudissait les mouches, disait qu’à l’époque de Mussolini il n’y en avait pas et ma tante le croyait. Je disais : «Il y en avait plus que maintenant», mais il m’accusait aussitôt : «Il est communiste, il a été pourri par ses mauvais compagnons», et ma tante me regardait avec une horreur implacable. Ma mère me défendait énergiquement contre cette accusation. Ma tante commençait à se dégoûter de nous, mais à cause de la grande affection qu’elle lui portait, ma mère n’apercevait pas les signes de froideur et de ressentiment qui nous semblaient clairs, à mon père et à moi. Chaque jour elle s’éloignait un peu plus de nous, elle comptait les jours qui lui restaient à passer chez nous, les longues journées d’été remplies de poussière et de mouches avec la cuve de lessive qui servait à prendre les bains, les nuits si humides que les draps collaient si on laissait les fenêtres ouvertes, et si on les fermait on avait l’impression d’être dans un four. Elle répétait cela tous les jours. Quand au garçon, qui entre parenthèses ne parlait qu’américain, il était tombé dans une crise de cafard ; il disait que, dès qu’il serait arrivé aux Etats-Unis, il courrait embrasser les cabinets. Ma tante traduisait cette belle phrase pour notre bien, elle la citait continuellement et en la citant, elle attirait le garçon contre elle et l’embrassait. Il était peut-être cossard à l’école mais il comprenait beaucoup de choses.

Il naissait d’innombrables petits incidents. Ma tant donnait des dollars, comme souvenir et comme porte-bonheur disait-elle, ; elle donnait à tous les parents des billets de dix dollars, mais un jour où ma mère lui recommanda une parente pauvre qui était veuve et sans enfants, et vivait de charité, ma tante ne lâcha même pas un dollar puis, parlant de cette pauvre femme, elle dit que la famille voulait l’exploiter, qu’on lui faisait fête à cause de ses dollars, que c’étaient tous des filous. Ma mère dit que ce n’était pas vrai, ma tante insista, d’une manière qui voulait dire que nous aussi, nous étions des filous. Mais lorsqu’elle offrait de l’argent à mon père pour les dépenses supplémentaires qu’il faisait, mon père refusait et elle se sentait un peu offensée de ce refus.

Leonardo Sciascia

«La tante d’Amérique»

traduit de l’italien par Mario Fusco

Folio 2 €

extrait de «Les oncles de Sicile»

Gallimard – l’Imaginaire

illustration : bronze de Giuseppe Agnallo (Racalmuto – Agrigente)

NB : l’oncle est le frère du père, ancien fasciste, la tante la soeur de la mère, établie en Amérique

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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