Colline de Kanazi

Odette Mukamusoni, 23 ans, aide-maçon

 

sans titreDans la région il y a toujours eu des tueries et des incendies de maisons, mais on se disait chaque fois que ça ne se terminerait pas plus mal que d’habitude. L’ambiance a viré en 1994. A l’époque des premières pluies, on s’est alarmés de la guerre, parce que les avoisinants hutus n’échangeaient plus chemin faisant de salutations. Ils nous criaient des menaces, ils nous répétaient : «Les Tutsis qui voient loin doivent marcher loin, car bientôt tous les Tutsis sur place seront tués.» Le soir, on en parlait à la sauvette à la maison. Mais mon père refusait de quitter la colline, parce qu’il n’entrevoyait pas de destin acceptable, s’il ne pouvait emmener ses vaches. Moi, j’avais trouvé une place calme dans notre capitale, Kigali.

Quand l’avion a chuté, j’étais boyeste à Nyakabanda, un bon quartier de Kigali. La maîtresse de maison, prénommée Gloria, était tutsie. Le mari, Joseph, était un négociant hutu très gentil. Un jour du génocide, des interahamwe ont ouvert la porte du salon. Le mari était en voyage d’affaires au Kenya ; son frère n’a pas réussi à plaider pour la dame. Les interahamwe ont tué la famille sur les tapis. Moi, j’étais dissimulée à plat ventre dans une chambrette. Ils n’ont pas insisté pour la fouille, parce qu’ils souhaitaient simplement se débarrasser de la dame et de ses enfants en l’absence du mari, et ils s’en trouvaient satisfaits.

Une heure plus tard, des pilleurs sont entrés et m’ont surprise dans la maison. Ils se préparaient à me découper sur-le-champ, mais l’un d’eux, qui répondait au prénom de Callixte, m’a protégée de ses collègues. Il portait un fusil, il était le chef. Il m’a emmenée pour femme parce qu’il n’en avait plus.

Chez lui, j’entendais dire à travers les portes que les programmes des tueries étaient en bonne voie dans toutes les préfectures, et qu’il ne resterait plus un enfant tutsie debout à la saison sèche….

…….

Je me sens désorientée d’être la seule survivante de ma famille. Je ne vois plus dans quel sens diriger l’existence. J’ai un garçon de trois ans, il s’appelle Uwimana et un bébé de trois mois. Ils ne portent pas de prénoms chrétiens parce qu’ils n’on pas de papa…

…..

Quand je passe à Kanazi, je vois des interahamwe qui sont revenus du Congo (comme elle, sauf qu’elle n’était avec eux que comme raptée) sur leurs parcelles. Je sais qu’une petite foule de tueurs va sortir des prisons. Il y en a beaucoup qui n’avoueront jamais, ils voudront recommencer leur coup un jour dès qu’ils auront repris toutes leurs forces. J’ai entendu trop de vantardises et de paroles de revanche dans les camps….

Jean Hatzfeld

«Dans le nu de la vie»

Points

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Colline de Kanazi

  1. micheline dit :

    Dans le nu de la vie;

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