Du sens du mot Justice et de la peine de mort

 

Sans titreOn prononce ce mot : Justice. La Justice ! Oh ! cette idée entre toutes auguste et vénérable, ce suprême équilibre, cette droiture rattachée aux profondeurs, ce mystérieux scrupule puisé dans l’idéal, cette rectitude souveraine compliquée d’un tremblement devant l’énormité éternelle béante devant nous, cette chaste pudeur de l’impartialité inaccessible, cette pondération où entre l’impondérable, cette acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combinée avec la pitié, cet examen des actions humaines avec l’oeil divin, cette bonté sévère, cette résultante lumineuse de la conscience universelle, cette abstraction de l’absolu se faisant réalité terrestre, cette vision du droit, cet éclair d’éternité apparu à l’homme, la Justice ! cette intuition sacrée du vrai qui détermine, par sa seule présence, les quantités relatives du bien et du mal et qui, à l’instant où elle illumine l’homme le fait momentanément Dieu, cette chose finie qui a pour loi d’être proportionnée à l’infini, cette entité céleste dont le paganisme fait une déesse et le christianisme un archange, cette figure immense qui a les pieds sur le coeur humain et les ailes dans les étoiles, cette Yungfrau des vertus humaines, cette cime de l’âme, cette vierge, ô Dieu bon, Dieu éternel, est-ce qu’il est possible de se l’imaginer debout sur la guillotine ? est-ce qu’on peut se l’imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d’un misérable ? est-ce qu’on peut se l’imaginer défaisant avec ses doigts de lumière la ficelle monstrueuse du couperet ? se l’imagine-t-on sacrant et dégradant à la fois ce valet terrible, l’exécuteur ? se l’imagine-t-on étalée, dépliée et collée par l’afficheur sur le poteau infâme du pilori ? se la représente-t-on enfermée et voyageant dans ce sac de nuit du bourreau Calcraft où est mêlée à des chaussettes et à des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle il pendra demain !

Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une cour d’assises, et il y fera nuit.

Victor Hugo

Hauteville-House, le 17 novembre 1861

réponse à M. Bost membre de l’église réformée de Genève

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Du sens du mot Justice et de la peine de mort

  1. micheline dit :

    Cher Victor Hugo.

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