la punition

Sans titre

La bonne volonté de Jupiter avait été depuis longtemps mise à rude épreuve par les hommes, en particulier par ces incroyables vices qu’ils manifestaient, ces méfaits inouïs dont ils se rendaient coupables, toutes choses qui dépassaient de beaucoup les crimes punis par le déluge. Il était tout à fait écœuré, à la lumière de tant d’expériences saumâtres, par cette nature humaine tourmentée, insatiable, outrancière, dont il percevait désormais que rien, sans aucun doute, ne saurait jamais lui garantir, sinon le bonheur, du moins quelque quiétude. Aucune condition ne lui conviendrait jamais, aucun lieu ne trouverait jamais grâce à ses yeux. Eût-on multiplié par mille dimensions et agréments de la Terre, multiplié autant qu’on voulût l’ensemble des choses, on aurait bientôt obtenu de l’homme, cet être à la fois avide d’infini et incapable de le recevoir, le sentiment que tout ceci était encore trop peu pour lui, sans grâce, sans valeur. Cependant, ces ultimes exigences, aussi idiotes qu’arrogantes, exaspérèrent à tel point la colère divine que, se départant de toute pitié, Jupiter décida de condamner à perpétuité le genre humain en l’obligeant à endurer pour les âges à venir une misère infiniment plus grande que par le passé.

C’est ainsi qu’il décida d’envoyer Vérité sur Terre, non pas pour qu’elle y séjournât quelque temps parmi les hommes comme ils le quémandaient, mais définitivement, et de rappeler à lui les illusions délicieuses qu’il y avait auparavant installées et de sacrer pour toujours la nouvelle envoyée régente et souveraine du genre humain.

Les autres dieux s’étonnèrent de cette décision : ils pensaient qu’elle aurait pour conséquence un rehaussement de notre condition et qu’elle nuirait à leur prééminence. Alors Jupiter les tira d’erreur. Il leur démontra d’abord que tous les génies, même les grands, ne sont pas nécessairement de nature bénéfique. Il leur indiqua d’autre part que le génie de la vérité n’avait pas sur les hommes les mêmes effets que sur les dieux. En effet, si elle manifestait aux yeux des Immortels leur béatitude, elle découvrirait aux hommes et imposerait perpétuellement à leur regard l’image de leur misère, cette misère qui n’était pas seulement l’œuvre de la fortune, mais telle qu’aucune circonstance, qu’aucun remède ne pourrait jamais les en délivrer, qu’ils auraient à la subir leur vie durant. On sait que la plus grande partie des maux humains sont d’une nature telle qu’ils sont maux dans la mesure où ils sont considérés tels par celui qui les endure, et qu’ils sont plus ou moins graves en fonction de l’idée qu’on s’en fait : jugez si la présence d’un tel génie sur Terre nuirait aux hommes ! Ils allaient enfin mesurer combien est vraie la fausseté des biens mortels ; rien ne leur semblerait plus solide que la vanité de toute chose, leurs maux exceptés. Cela aurait pour conséquence qu’ils se verraient privés de l’espoir, cet espoir qui, jusqu’alors et depuis les commencements, avait sustenté leur vie plus que tout autre plaisir, plus que toute autre consolation…..

Giacomo Leopardi

«Histoire du genre humain»

traduction d’Emmanuel Tugny

Publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814507791

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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