Pleurs

sans titrePour retrouver Davos en quittant Nice, il faut suivre la côte jusqu’à Gênes puis prendre l’autoroute et s’enfoncer au nord, pied au plancher, pendant quatre heures : à présent déserté par les malades des bronches et voué aux joies du ski ainsi qu’au World Economic Forum, Davos est un gros village suisse appartenant au comté des Grisons ; au début du dix-septième siècle, le bourg de Pleurs (deux milliers d’âmes) en faisait également partie ; au vingtième il se situerait dans la province de Sondrio, en Italie, mais il n’est plus. Du temps qu’il existait, on racontait que Pleurs s’appelait Pleurs parce que c’était en pleurs qu’au Moyen-Âge des autochtones, chassés de leur proche lieu de vie par la menace d’un éboulement, l’avaient fondé à contrecoeur ; après ces débuts lacrymaux, c’était devenu un endroit charmant, résidence et villégiature de marchands vénitiens enrichis dans la soie et pétant même un peu dedans, s’adonnant à toutes les sortes de plaisirs et de folies que peuvent l’argent, le caprice, l’entre-soi. Le gros du bourg était dans la vallée avec ses cours et ses promenades, ses hôtelleries, ses mastroquets, ses entrepôts jalousement gardés ; deux collines l’encaissaient, l’une semée de forêts et de pâturages, l’autre couverte de villas et percée de grottes servant de celliers gros de vins fins et de sorbets parmi des berceaux, des bosquets, des vergers, des pavillons ou des rotondes au coeur de labyrinthes faciles ; mais au dessus de Pleurs se dressait une montagne aride, le Conto, compte en italien, aussi haute que désolée, toute crevassée et branlante, un conto alla rovescia, c’est-à-dire un compte à rebours, comme plaisantaient gravement les gens de la contrée qui sans répit et sans succès avertissaient leurs riches voisins du danger qu’elle représentait – à Pleurs on s’en fichait pas mal, les jardins, les amours, les affaires florissaient et la situation en général avait l’air de devoir durer. Mais des pluies torrentielles s’abattent sur les Grisons pendant cinq jours, ruinant les potagers, et le 30 août 1618 en fin de journée, à l’heure des vêpres, les flancs du Conto se dérobent comme des joues se creusent et, glissant sur sa base, la montagne s’écroule sur Pleurs, poussant devant elle une forêt, rasant les collines et ensevelissant, rapporte le Recueil complet des étrennes helvétiennes en 1815, cinq églises soit de paroisse soit de couvent, deux hôpitaux, cinq ponts, un château, cinq palazzi (faux amis, des hôtels) et près de cent maisons de négociants. Bref la vallée de Pleurs n’est qu’un champ de gravats sous une masse d’éboulis, ….

Didier da Silva

«L’ironie du sort»

l’Arbre vengeur

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s