Extrait de la Préface à la Dîme royale

Sans titreLa vie errante que je mène depuis quarante ans et plus, m’ayant donné occasion de voir et visiter plusieurs fois, et de plusieurs façons, la plus grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domestiques, et tantôt en compagnie de quelques ingénieurs, j’ai souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions, et de remarquer le bon et le mauvais des pays, d’en examiner l’état et la situation, et celui des peuples, dont la pauvreté ayant souvent excité ma compassion, m’a donné lieu d’en rechercher la cause…….

Par toutes les recherches que j’ai pu faire, depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ai fort bien remarqué que dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement, que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont réduits, à très peu de choses près, à cette malheureuse condition, que, des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées, et embarrassées de dettes et de procès, et que dans la dixième, où je mets tous les gens d’épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles ; et que je croirais pas mentir quand je dirais qu’il n’y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu’on puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôterait les gens d’affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m’assure que le reste serait en petit nombre.

C’est encore la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu’elle paye au roi, l’enrichit et tout son royaume ; c’est elle qui fournit les soldats et matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d’officiers, tous les marchands et petits officiers de judicature ; c’est elle qui exerce et remplit tous les arts et métiers ; c’est elle qui fait tous le commerce et les manufactures de ce royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manoeuvriers de la campagne, qui garde et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et le recueille, qui façonne les vignes et fait le vin, et, pour achever de dire en peu de mots, c’est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes.

Voilà en quoi consiste cette partie du peuple si utile et si méprisée, qui a tant souffert, et qui souffre tan de l’heure que j’écris ceci. On peut espérer que l’établissement de la Dîme royale (note brigetounienne approximative : en remplacement des taxes, capitations etc… dîme progressive et supportée par l’ensemble de la population, de 5% à 10% selon l’importance des revenus) pourra réparer tout cela en moins de quinze années de temps, et remettre le royaume dans une abondance parfaite d’hommes et de biens ; car, quand les peuples ne seront pas si oppressés, ils se marieront plus hardiment, ils se vêtiront et nourriront mieux, les enfants seront plus robustes et mieux élevés ; ils prendront un plus grand soin de leurs affaires, enfin, ils travailleront avec plus de force et de courage, quand ils verront que la principale partie du profit qu’ils y feront leur demeurera)

Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban

portrait attribué à Lebrun

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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