quand je tournais des vidéos…

Sans titreCe qui ne m’empêchait pas de penser ce que je pensais, à savoir que j’étais pour beaucoup dans ce qui arrivait dans mes vidéos, au contraire, je le pensais d’autant plus, c’est finalement l’avantage de ceux qui n’ont personne à qui dire leurs convictions, si on ne peut pas les partager on les a de plus en plus, ces convictions, et donc moi, de plus en plus, j’étais sûr que c’était moi, du fait de ma présence, qui provoquais ces fêlures. Et, de toute façon, je n’ai jamais eu cette qualité d’imbécile qu’on appelle la modestie, et, de toute façon, moi, je n’avais pas les moyens d’être modeste, quand tout le monde unanime aurait loué mon génie j’aurais pu, comme les autres, réfuter modestement, mais là. Là, si j’avais dit que ce que je faisais n’était pas si important, tout le monde m’aurait dit qu’effectivement, là, si moi j’avais cessé de croire en moi, il n’y aurait tout simplement plus eu personne pour y croire. Même si deux de mes vidéos avaient été projetées dans un bar du centre-ville dans la catégorie « autres regards », même si j’avais filmé Charles Berling dans la chambre de sa petite sœur assis sur un petit lit couvert de petites piles de fringues, il me fallait encore envoyer de partout des photocopies de programmes et harceler les gens pour les convaincre de l’intérêt de mon travail, et sans être vraiment sûr du réel intérêt de ma démarche, comment savoir, dans ce domaine, surtout nous, ici, surtout moi, si ça se trouvait ce n’était pas intéressant, parfois ça me démoralisait. Même si, évidemment, en regardant autour de moi, je pouvais me dire que déjà, pour quelqu’un du coin, dans l’ensemble, je ne me débrouillais pas si mal, je me réveillais tous les matins dans un appartement à jour pour le loyer, on pouvait, la copine avec qui je vivais et moi, faire face au fur et à mesure aux factures, j’avais en plus une mansarde pas si mal aménagée pour mon travail, tout mon matériel, et tout ça sans plus être inscrit comme demandeur d’emploi, où j’aurais dû accepter d’aller vider des poubelles, poubelles de ceux qui avaient voté pour qu’on m’oblige à aller vider des poubelles. Bon, bien sûr, la copine avec qui je vivais vendait des sandwiches à la saucisse dans un stand en plein centre-ville, ce qui lui permettait de bien gagner de son côté, et moi, à part mes vidéos, pour l’argent je bricolais des vidéo-clips maison pour des groupes de rap, au début j’avais craint que ça interfère avec ma démarche artistique, mais non, ces visages puérils ne me provoquaient rien, au mieux m’arrivait d’être un peu ému par leur quand même assez fascinante lourdeur, parfois, oui, cette bêtise, cette naïveté, me touchait, ces espoirs débiles, mais eux, tout ce qu’ils voulaient, c’était qu’on voie bien leurs baskets.

Jacques Serena

«Voleur de guirlandes»

sur nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article43

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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