Elle, Madalina Rosca

Sans titre… Sa voix me parvenant depuis la salle de bains mêlée au bruit de l’eau. Pour me demander si elle peut se servir de mon gant et de mon après-shampoing. Je dis bien sûr mais tu en es où avec ton. Me mordant aussitôt les doigts. La dernière chose à demander. Surtout après lui avoir dit oui pour rester et se servir de mon gant et de mon après-shampooing. Parce qu’on dirait du donnant-donnant. Mais peut-être qu’avec le bruit de l’eau elle a mal entendu. Oh lui, dit-elle. Ce qu’il y a c’est que je suis dans quelque chose avec lui alors. Et il est simple et j’aime les hommes simples. Tout ça crié depuis la salle de bains avec le bruit de l’eau. Et moi le recevant pensivement, ce n’est pas le mot, rêveusement. J’ai envie d’un bon plat de pâtes en sauce, dis-je, en criant aussi, je vais nous en faire. C’est bien la dernière chose dont j’ai envie. C’est flagrant au ton de ma voix. La voix d’un taré refaisant un acteur dans un film nouvelle vague. Un bon plat de pâtes, redis-je. Alors que je l’entends prendre sa douche.Le bruit de l’eau sur son corps.En regardant ma casserole sur le feu. En pensant elle passe sur son corps mon gant. En pensant il faudra des années avant que mon eau boue. Me demandant quel mois on est déjà. J’ai mis dix fois trop d’eau dans la casserole.

Elle sort de la salle de bains. Avec ses cheveux mouillés et son slip avec les abeilles. Je la regarde évoluer comme ça dans mon appartement vide inconnu. Et puis je nous sers de mes pâtes en sauce. C’est raté Je n’ai jamais été un crac en cuisine mais ce soir. La sauce est particulièrement insipide. Et ce n’est même pas encore le soir. À peine le début de soirée. Trop tôt pour dîner, trop tôt pour tout. On mange les pâtes jusqu’à la dernière. Puis on se couche sur le matelas devant le grand miroir. Ouf, dit-elle, je suis mal, vais m’endormir tout de suite.Je la regarde s’allonger et fermer les yeux.Je dis moi aussi je suis crevé. Me demande si elle a entendu. Elle ne bouge pas, ne rouvre pas les yeux. Je m’allonge à côté d’elle. Ma cuisse immobile touche sa cuisse immobile. Je pense à tout ce qu’ont dû imaginer les vieux du bar. Je suis tout sauf crevé. Je suis allongé bien éveillé. Et elle, sans ouvrir les yeux, se serre contre moi. En aveugle, se blottit. C’est à peine la fin du jour dehors. Tandis que je sens que je me détends. Me sens sombrer. Avec elle blottie dans mes bras. En me disant peut-être c’est mieux. Encore meilleur peut-être.Sombrer comme ça avec elle dans le sommeil.Sans la tension. L’attente d’autre chose. Cons de vieux de bars….

Jacques Serena

«Sa brosse à dents dans ma salle de bain»

dans

«revue d’ici là – n°10»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814507371/d-ici-la-ndeg10

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Elle, Madalina Rosca

  1. micheline dit :

    une journée comme une autre

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