la cravate noire

Sans titreOuranìa, après tant d’années passées dans ce magasin, n’était pas sûre d’avoir exploré les rayons tout en haut. Elle s’en occupa un soir. Elle apporta une échelle et monta pour nettoyer. Quelle poussière là-haut ! Un doigt de poussière. Elle descendit, s’arma d’une balayette et d’une pelle. Ensuite elle passerait tout à l’eau, frotterait avec l’éponge, et puisqu’ils étaient là, ces rayons, elle y mettrait les produits les moins demandés, bonne idée. Sur le plus haut de ces rayons, tandis qu’elle ramenait à l’aveuglette l’épaisse poussière du fond vers l’extérieur, sa balayette accrocha quelque chose de noir qu’Ouranìa prit d’abord pour un chat crevé. Elle faillit hurler. Elle retira la main avec dégoût, et ce mouvement fit apparaître une cravate noire, toute poussiéreuse, nouée dans les règles, comme si elle se trouvait autour d’un cou. Elle n’aurait pas été plus troublée si elle avait vu un cadavre décomposé portant cravate (et d’ailleurs, pour une fraction de seconde, elle le vit), et après avoir tenu un instant la cravate au bout de sa balayette, elle la jeta par terre et descendit l’échelle dare-dare.

– Va t’en au diable ! s’écria-t-elle.

Levant les yeux elle vit une grosse dame entrer dans la boutique, sortant des miettes de ses poches pour les jeter à une colombe qui roucoulait sur les marches dehors.

– C’est à la colombe que vous parlez ? Demanda-t-elle.

Ouranìa ne répondit pas, elle n’avait jamais vu la dame, et ce n’était pas le moment pour qu’une cliente lui parle de blanches colombes… La dame lui demanda un chocolat et trois aspirines. Elle la servit, encaissa l’argent – on voyait tellement ses mains trembler que l’autre lui demanda si elle se sentait bien. Elle allait dire que ce n’était rien, mais elle fut parcourue d’un grand frisson, et l’inconnue n’attendait que cela pour se répéter, affirmative à présent :

– Ah, mais non, vous ne vous sentez pas bien.

– C’est vrai, avoua Ouranìa, confuse. Il s’est passé… je ne sais pas si c’est à cause… J’ai trouvé ÇA sur un rayon, et elle montra du pied la cravate noire.

Après s’être exclamée, avoir posé quelques questions, la dame se prononça : c’était là un très mauvais présage, quelqu’un cherchait à lui faire du mal. Ouranìa, qui n’était pas loin de penser la même chose, dit pourtant que la cravate ne pouvait pas avoir été mise là-haut récemment pour lui nuire, étant là depuis on ne savait quand, à preuve la poussière. L’inconnue balaya l’argument : celui qui a trouvé la chose est aussi celui qui doit se protéger, voilà tout.

Cela ne suffisait pas d’avoir reçu un choc, il fallait que l’autre vienne semer la panique…

– Demain à la première heure je la jetterai aux ordures, dit-elle pour chasser l’intruse.

– Les ordures, pas question : ça ne suffit pas. Demain à la première heure vous la brûlerez à l’essence. Dans ces cas-là, ma chère -je ne sais pas votre nom -, il n’y a que le feu, dit la dame en agitant le doigt, que le feu ! Vous m’entendez ?

Ouranìa entendit. Le lendemain elle se leva dès six heures pour brûler la cravate noire. Elle ne savait pas où le faire et se décida pour le caniveau de l’étroit trottoir, un peu plus bas que la boutique. Elle aspergea d’essence la cravate et gratta deux allumettes qu’elle jeta dessus.

La cravate noire, considérée comme de mauvais augure, ne déçut pas sur ce point : l’essence coula sous les roues d’une voiture, qui prit feu, et le temps qu’arrivent les pompiers il n’en restait plus rien — sans compter que l’explosion blessa deux passants.

Zyrànna Zatèli

«Gracieuse dans ce désert»

traduit du grec par Michel Volkovitch

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503304

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A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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