Le fils…

Sans titreLe fils prodigue est venu s’agenouiller devant son père, demandant son pardon ; attendant sa bénédiction, le remerciant pour ce qu’en fin de compte, après tant de tribulations, ont réussi à faire de lui ses conseils, ses remontrances, ses malédictions et aussi, par dessus tout, son exemple… Tu vois, je n’ai pas perdu mon temps. Et toi non plus, tu n’as pas gaspillé tes efforts, ton argent. J’ai appris à travailler, moi aussi. Je suis digne de toi, tu n’auras plus à rougir de moi… «Figure-toi… j’ai écrit un livre. Et il a plu, il a été pris.»

Pas un frémissement dans le torse épais qui reste penché au-dessus de la table. La main continue à se déplacer sans hâte sur le papier, puis s’immobilise, la pointe du stylo dressée… Des yeux entre les paupières qui se rapprochent comme pour donner au regard plus d’acuité se dégage une satisfaction féroce.

Alors voilà donc à quoi cela a abouti, toute cette intransigeance, une telle superbe… à «jouer le jeu», notre jeu si méprisé. On était si fier d’être «en marge», on prenait tant de plaisir à se gausser de nous, pauvres bêtes dociles, pitoyables pleutres… et on vient à présent nous montrer qu’on est en règle avec les autorités, un citoyen à part entière comme chacun de nous, muni de ses papiers d’identité, de sa carte de travail, tout fier de répondre aux exigences de l’offre et de la demande, rémunéré, acceptant des commandes…

Que les faibles femmes crédules pleurent de joie en s’étreignant derrière la porte. Ici, entre hommes, on «connaît la musique», on sait de quoi il retourne. Les yeux entre les paupières plissées ont l’air de scruter quelque chose avec une attention intense, ils cherchent la supercherie, ils examinent les timbres, les mentions apposées par les tampons… Ce ne peut être qu’un faux évidemment. C’en est un, fabriqué par qui ? Obtenu comment ? «Combien t’a-t-on pris ?»

Nathalie Sarraute

«Entre la vie et la mort»

Oeuvres complètes

La Pléiade

oeuvres complètes qui ne le sont pas, publiées avant sa mort

image http://anarchrisme.blog.free.fr/index.php?post/2011/08/01/Mains-(dernier-poème-de-Victor-Sergeapproximative

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Le fils…

  1. arlette dit :

    Merci pour cet extrait toujours avec plaisir
    Amicalement Arlette

  2. jfrisch dit :

    Magnifique ce fragment de Sarraute ! Merci Brigitte

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