Ta lignée

Sans titre.. il sera quelque peu divertissant d’imaginer à la place de la sibylle menteuse et vertueuse, une sibylle véridique et progressiste ; non, non pas pour dire ce que l’on appelle la vérité de tes ancêtres, car, de la vérité, sous quelque forme que ce soit, tu es protégé par ta qualité souveraine ; mais pour prophétiser le passé de petits garçons et fils dishéraldiques. La souche de ta lignée fut A, célèbre ivrogne et cavaleur minable ; après qui vint B, préposé aux fientes et excréments de canards, grand connaisseur en fumiers et engrais ; à qui fit suite le preux C, voleur de poules, homme de coups et d’insultes, père, tout à fait putatif, son épousée étant une très vile maritorne cancanière et débauchée, père, dis-je, de D, maître de bordel pour marins et troupiers, lui-même père de E, cuisinier dans les prisons, où il s’attardait à séjourner comme proxénète. Mais, vois-tu, même si tes ancêtres furent – comme il n’est pas impossible qu’ils le fussent, d’un point de vue étroitement historique – successivement un petit chapardeur, un faussaire, un traître pour de l’argent, un espion pour le compte de prêtres, un fournisseur de femelles à des sous-officiers et à des enseignants de disciplines littéraires, un entremetteur payé au pourcentage, tout cela ne peut aucunement avoir quoi que ce soit à voir avec toi, car c’est précisément la suprême qualité de la majesté que de tenir le véridique à distance, de remplacer l’histoire par la prophétie, et de couvrir le déshonneur d’un caparaçon orné d’armoiries polychromes portant ours, destriers, lions très fiers, chênes de grande frondaison, abeilles géométriques et bourdonnantes au bon miel, montagnes divisées en trois par des fleuves éloquents et impétueux : toutes choses sublimes et souverainement propres à dissimuler les machinations de la couardise, de l’indolence et de l’outrage. Et au contraire la couardise confiée aux arts de ma sibylle, se fait stratégie, l’indolence, songerie dialectique, l’outrage, abstraite vocation au fuyant renoncement au monde, ou encore ruse de renard, la ruse ésopique d’une bête féroce de blason, rusée au point de ne pas se présenter sous forme de lion, mais habile à se camoufler sous la grâce aux couleurs fauves d’un félin.

Giorgio Manganelli

«Éloge du tyran»

Le Promeneur

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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