Timidité

Sans titreJe connaissais tout ce petit monde convivial de vue car nous nous croisions souvent sur le parking, commun aux deux immeubles. De temps à autre, la voiture de l’un d’entre eux bloquait la mienne, alors j’allais demander à Maya d’en prévenir le propriétaire, qui, avant de déplacer son véhicule, essayait en général d’engager des micro-conversations. Celles-ci commençaient invariablement par les mots «quelle chaleur il fait aujourd’hui», suivis de «tu ne serais pas le fils d’un tel par hasard ?», puis de «ah, ils fabriquent toujours des meubles dans ce kibboutz ? Ma femme et moi y avions acheté notre première salle à manger, il y a quarante ans de ça».

Dans cette ville méditerranéenne, connaître quelqu’un de vue signifiait connaître son prénom, sa profession, son état civil, le nom de son patelin de naissance, celui de ses parents, mais aussi de l’unité dans laquelle il avait servi à l’armée. Ce dernier sujet était tabou pour moi : je fus réformé à cause de mon histoire de dépression chronique. Si un vrai Israélien est un Israélien qui a fait l’armée, alors je ne sais pas ce que je suis. C’est dommage parce qu’il ne me fut jamais donné de vivre ailleurs qu’en Israël. J’avais emménagé dans l’immeuble voisin de celui de la maison d’édition six mois auparavant, après une bonne trentaine d’années passées au kibboutz. J’étais resté là-bas aussi longtemps car je croyais qu’à défaut d’avoir pu faire mon service militaire, les champs auraient fait de moi un vrai Israélien, musclé, respirant la santé, le beau-fils dont toutes les mères rêvaient. Je mis du temps à comprendre qu’au travail dans les champs succéderait le travail à l’usine de jus d’orange puis à la porcherie (chut, c’est un secret), et à la fabrique de barres glacées au chocolat avant que celle-ci ne ferme, et qu’au vingt-et-unième siècle, ceux qui n’avaient jamais quitté le kibboutz dans lequel ils étaient nés étaient plus considérés comme des perdants que comme des héros. Le temps des pionniers révérés par nos grands-pères était révolu. Dans l’histoire pour enfants que je désirais faire publier, il avait aussi fallu plus de trente ans pour que ce qui devait arriver arriva enfin.

Sabine Huynh

«Le sourire du vieux chien biscuit»

dans revue «Nerval.fr»

de Publie.net

http://nerval.fr/spip.php?article93

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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