Reproches des antiochiens

Sans titre«As-tu vraiment pensé, me répondez-vous, que ta rusticité, ta rudesse et ta gaucherie pouvaient s’harmoniser avec cela ? Est-elle à ce point niaise et simplette, ô le plus ignare et le plus hargneux des humains, cette petite âme que des esprits particulièrement vulgaires déclarent sage, et que tu te crois obligé d’orner, d’enjoliver avec cette «sagesse» ? Ah ! quelle erreur ! Tout d’abord, cette «sagesse» nous ignorons ce que c’est ; nous n’en entendons que le nom, mais la chose nous échappe. Si c’est vivre comme tu vis actuellement, si c’est savoir qu’il faut se soumettre aux dieux et aux lois, traiter de pair à égal ses égaux, accepter sans aigreur leur supériorité, faire en sorte et prévoir que les pauvres ne soient point brimés par les riches et, pour cette raison, subir les désagréments qui te sont sans doute arrivés maintes fois, haines, colères, insultes ; mieux encore, si c’est supporter cela de sang-froid, sans se fâcher ni céder au ressentiment ; si c’est, au contraire, se dominer dans la mesure du possible et pratiquer la sagesse ; si l’on admet encore que la sagesse a pour effet de nous sevrer de tout plaisir, même si ce plaisir ne paraît pas trop inconvenant ni répréhensible en public, étant admis qu’on ne saurait être sage dans sa vie privée, familiale et intime, tandis qu’en public, au grand jour on manquerait délibérément de retenue en faisant son délice des théâtres ; si vraiment la sagesse répond essentiellement à cette définition, alors ta perte est déjà consommée et tu consommes la nôtre : nous ne tolérons pas seulement d’entendre parler de nous soumettre aux dieux, pas plus que de nous soumettre aux lois : il est si doux d’être absolument libre.

D’ailleurs quelle duplicité ! Tu déclares que tu n’es pas notre maître, tu ne supportes pas de t’entendre ainsi désigner, tu t’en indignes même au point que, dès maintenant, tu as convaincu la plupart d’entre nous de renoncer, comme à une vieille routine, au terme, prétendu odieux, de souveraineté, et, d’un autre côté, tu nous forces à nous soumettre à nos souverains et aux lois ? Ah ! comme il vaudrait mieux que tu te laisses appeler maître et que, dans la pratique, tu nous laisses notre liberté, toi dont le langage a tant de mansuétude et la conduite tant de rigueur ! Et puis tu nous excèdes en obligeant les riches à ne pas abuser de leur crédit dans les tribunaux, en interdisant aux pauvres de pratiquer la délation. En congédiant metteurs en scène, mimes et danseurs tu as ruiné notre cité. Nous n’avons nul profit à ta présence : rien que le fardeau de ta mauvaise humeur ; et comme il y aura bientôt sept mois que nous la supportons, laissant aux bonnes vieilles qui tournent autour des tombes le soin de prier pour que nous soyons pleinement délivrés d’un tel fléau, nous nous sommes mis nous-mêmes à la réduire par nos railleries, en te criblant sous les flèches de nos sarcasmes…»

Julien

«Misopogon»

traduction de Ch. Lacombrade

Les Belles Lettres

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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