Contre les jugeurs et les
raisonneurs, pour la simple justice et la douceur de l’amitié (fragment)

Sans titreTu ne peux nier que c’est la peur de subir l’injustice qui a fait inventer le droit si tu veux bien dérouler les grands moments du temps et l’histoire du monde. Il n’y a pas entre le juste et l’injuste la même frontière naturelle qu’entre le bien et le mal, entre les choses à fuir et celles qu’il faut rechercher, et la raison ne permet pas davantage de faire triompher la thèse que le crime est identique et de même gravité pour le voleur qui chaparde de jeunes plants de choux dans le jardin du voisin et pour le sacrilège qui dérobe pendant la nuit les objets du culte divin. La bonne règle c’est de donner aux fautes des châtiments proportionnés et non de brandir un fouet impitoyable contre celui à qui il ne faut qu’un léger coup de martinet.

Car je ne crains pas que tu appliques la férule à celui qui mériterait une correction plus sérieuse puisque d’après toi un larcin et le vol organisé c’est du pareil au même et que tu menaces de nettoyer avec la même faux les grands crimes et les petits délits… à condition que les hommes fassent de toi leur roi. Mais si le sage en tant que tel est un homme riche et un bon cordonnier et le seul vraiment beau, il est roi aussi, pourquoi souhaiter ce que tu as déjà ? — «Tu n’as pas bien appris ce que dit Chrysippe notre père, répond-il, le sage n’a jamais confectionné pour lui-même une sandale ou un soulier mais cela ne l’empêche pas d’être un cordonnier.» — «Et comment ça ?» — «Exactement comme Hermogène reste un chanteur et un excellent musicien même quand il se tait, comme Alfénus, cet habile artisan, était encore un cordonnier même après avoir délaissé son outillage et fermé son atelier. Voilà comment dans tous les domaines le sage est le meilleur artisan, voilà comment lui seul est roi !»

Avec effronterie les enfants viennent te tirailler la barbe. Si tu ne les repousses pas avec ton bâton ils vont se mettre en cercle autour de toi, ils vont te houspiller, t’empêcher d’avancer. Toi misérablement tu éclates de colère, tu leur aboies dessus, ô le plus grand des grands rois ! Inutile d’en rajouter. Pendant que son Altesse ira au bain pour une petite pièce de monnaie sans personne d’autre pour l’accompagner que ce sot de Crispinus, moi qui ne suis qu’un pauvre fou je commettrai peut-être quelque erreur dont mes amis avec indulgence ne me tiendront pas rigueur, en retour je supporterai leurs fautes de bon cœur et je vivrai plus heureux en simple citoyen que toi comme roi.

Horace

«Satires»

traduction Danielle Carlès

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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