La rencontre de Virginie et Paul

Sans titreNous avions installé une table au bord d’un massif où déjà perçaient les pointes roses des silènes, et, accoudés, nous étudiions, en la concentration d’esprit nécessaire, un des problèmes les plus ardus de Wronski, cet étrange savant dont Lagrange disait qu’il avait inventé toutes les mathématiques et qui a créé pour ses démonstrations une langue de toutes pièces, indéchiffrable pour les non-initiés. J’avais besoin de condenser toute mon intention pour conserver mon attitude de maître ; car avec Paul, doué d’une merveilleuse intuition, je craignais fort parfois de descendre au rang d’élève.

Il y a quelqu’un derrière la grille, me dit Paul.

Ceci d’une voix posée, calme, comme s’il eût énoncé le fait le plus simple du monde.

Je tournai la tête, et mes yeux rencontrèrent le soubassement de la grille, plein et large.

De l’autre côté ? fis-je. On ne peut voir à travers le métal !

Mais je ne dis rien de plus, car je m’aperçus alors que d’une giration très lente, la grille tournait sur elle-même.

Paul tenait ses regards dans cette direction, et ses yeux, dont je connaissais si bien les nuances, avaient une étonnante fixité. Enfin l’arrivante – car c’était une petite fille – se révéla tout entière ; quand l’ouverture fut assez large pour qu’elle se glissât, elle se mit à courir, comme obéissant à une attraction violente et ne s’arrêta qu’à un mètre de Paul, le regardant avec une expression à la fois soumise et heureuse qui me fit sourire.

Mlle de B., la cousine de Paul, considérait elle aussi cette apparition blonde, rose, jolie, qui semblait une épave échouée de quelque féerie shakespearienne.

C’était la petite voisine à laquelle sa tante avait dit : – Va donc faire un petit tour !

Elle était sortie de la propriété qui jouxtait celle de Paul, puis tout naturellement, voyant une porte entr’ouverte, l’avait poussée.

Elle avait alors douze ans. Mlle de B., regrettant peut-être son célibat, était bonne aux enfants ; aussi de ce jour Virginie eut-elle droit de cité chez elle et en usa souvent, plus que souvent.

Jules Lermina

«La deux fois morte»

Publie.net – collection e-styx

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505995

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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