Matin au Banconi

Sans titreC’était vraiment un soleil caniculaire : bien qu’il fût encore loin du zénith, il étouffait les hommes, les arbres et la terre, tout ce quartier du Banconi, immense excroissance de la cité de Bamako, des centaines de maisons en briques de terre couvertes de chaume, de lambeaux de nattes, de branchages ou, au mieux, de feuilles de tôle ondulée, rouillées et cabossées. Des ruelles se faufilant entre les pâtés de maisons, une poussière ocre s’élevait chaque fois que passait une de ces voitures bringuebalantes, pratiquement les seules à se hasarder ici en plein jour.

Au bord d’une des rares rues spacieuses au tracé incertain, deux garçons jouaient au ballon — une boule de chiffons ; ils jouaient en riant aux éclats. C’était à proximité d’une décharge publique où s’entassaient des ordures ménagères et des bêtes crevées. Là, un chat à la tête écrabouillée paraissait enfler à vue d’œil sous une nuée de grosses mouches bleues. D’ailleurs, l’un des garçons, courant à reculons, piétina le macchabée dont le ventre explosa, libérant des viscères qui jaillirent à la grande joie des enfants. Le second prit le chat mort par les pattes postérieures et, le brandissant par-dessus sa tête, tournoya à vive allure en s’esclaffant, à l’instar de son petit ami, à la vue de l’animal dont le corps s’en allait en lambeaux.

À quelques centaines de mètres du monceau d’immondices, un cycliste surgit d’entre les habitations et déboucha sur la rue : il portait un grand boubou jaune, presque transparent, et appuyait sur les pédales de sa bicyclette de toute la puissance de ses jarrets, si bien qu’on eût dit que les roues de l’engin effleuraient à peine le sol. Les passants se retournaient sur lui, éberlués, mais indifférent à ce qui l’environnait, l’homme, dont le grand boubou gonflait telle une voile, continuait de pédaler avec rage. Or, inexplicablement, arrivé à la hauteur des deux enfants, dont l’un continuait à balancer le chat mort réduit à ses pattes postérieures, le cycliste perdit le contrôle de son engin qui fila droit sur un des caïlcédrats bordant la rue. Sous le choc, la bicyclette se tordit et dessina une figure indéfinissable ; projeté à quelques pas, l’homme, lui, était retombé sur le dos, dans la poussière ocre.

Abandonnant le chat et le ballon, les deux garçons se mirent à danser en riant, en tapant des mains et en chantant autour du malheureux qui réussit à se relever à grand-peine, les mains au dos, le grand boubou couvert de terre et largement fendu par-devant. De colère, et peut-être aussi pour échapper aux sarcasmes des gens qui affluaient, il se lança aux trousses des deux garçons…

Moussa Konaté

«L’assassin du Banconi»

Publie.net – Publie.noir

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506282

Moussa Konaté est mort samedi, en l’apprenant ce matin, j’ai refait un tour dans les trois polars publiés par Publie.net puisque je les avais sous la main, que j’avoue que c’est presque tout ce que j’ai lu de lui (avec quelques interventions, allusions, dans des articles ou émissions) et qu’ils sont une belle clé d’accès à divers aspect, diverses régions du Mali, comme ici, ce début qui nous montre la banlieue de Bamako.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Matin au Banconi

  1. lucas_ dit :

    ce réalisme qui nous imprègne à jamais de turbulentes odeurs

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