Le projet d’écrit de Koller

Sans titreSa Physiognomonie, avait-il dit, se composait de quatre écrits, dont deux étaient depuis des années dans sa tête, le quatrième et donc l’écrit essentiel, cela n’était devenu clair pour lui qu’au moment où au lieu d’aller au vieux frêne, il était allé au vieux chêne, et il osait tout simplement l’appeler Les Mange-pas-cher. Celui qui écrivait un tel écrit était obligé, dès lors même qu’il avait ne fût-ce que le projet d’écrire un tel écrit, de tout concentrer sur cet écrit et sur rien d’autre, et tout dans celui qui écrivait devait être tendu vers cet écrit, absolument plus rien ne devait entrer en considération pour lui en dehors de cet écrit s’il ne voulait pas courir le risque d’avoir échoué dans son projet avant même qu’il n’ait commencé à écrire l’écrit. Il n’avait pas le droit de se permettre le moindre détour ni la moindre digression. Ce qu’il fallait, c’était avoir dans la tête effectivement toute la nature et toute la science à propos de la nature et en même temps tirer peu à peu de cette nature et de cette science à propos de la nature le matériau exact qui correspondait à l’écrit qu’il fallait écrire. Car dans un tel écrit, comme il est naturel, ce n’était pas seulement son sujet absolument propre, mais de la même manière toute la nature et la science à propos de la nature qui devaient être traités, ce que cependant une tête décidée à une étude telle que les Mange-pas-cher n’était que rarement, peut-être même une seule fois dans sa vie en mesure de faire. Mais le saut dans un pareil écrit, donc dans une pareille étude, n’était d’abord rien d’autre que le saut dans un abîme infini, que lui, Koller, désignait comme un abîme scientifique infini, et faire ce saut signifiait un total abandon et un total sacrifice de soi-même. Celui qui n’y était pas prêt ou n’était pas en mesure de le faire ne parviendrait jamais à un écrit tel que Les Mange-pas-cher, et il en était exactement de même pour tout projet scientifique contraint à l’écriture. Et toute pensée qui n’était devenue écrit était à la fin des fins parfaitement sans valeur parce que, à supposer même que ce soit le cas, elle n’a fait bouger que son inventeur et n’a pas fait avancer l’histoire, et lui, il avait naturellement l’ambition de faire avancer l’histoire, ce qui avait toujours été la première condition pour un écrit important, qui fait époque, comme il disait.

Thomas Bernhard

«Les Mange-pas-cher»

traduit de l’allemand par Claude Porcell

Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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