Les morts sont-ils sans défense ?

Sans titreIl s’agit là de la liste des thèmes qu’il aborda avec Volkov. Cela signifie que leurs conversations ne portèrent que sur la vie musicale et littéraire de Leningrad avant la Seconde Guerre mondiale, et rien d’autre. Un peu plus tard, Volkov apporta à Dmitri Dmitrievitch le déchiffrement dactylographié de ses notes et lui demanda de signer au bas de chaque page. Dmitri Dmitrievitch, qui supposait qu’il vérifierait les épreuves, ne lut pas le texte. Je me souviens d’être entrée dans le bureau de Dmitri Dmitrievitch au moment où il signait ces pages, debout et sans même y jeter un regard. Volkov reprit les feuillets et s’en alla. Je demandai alors à mon mari pourquoi il avait paraphé ces pages : c’était une procédure inhabituelle. Il me répondit que, selon Volkov, en vertu de nouvelles règles en vigueur, la rédaction de La Musique soviétique n’accepterait pas la publication sans sa signature. Il semble clair que, à ce moment-là, Volkov avait déjà déposé sa demande d’émigration et avait l’intention d’utiliser ce texte en guise de première pierre pour bâtir sa carrière à l’étranger.

Dmitri Dmitrievitch mourut peu après et les plans de Volkov prirent de l’ampleur. Beaucoup de gens connaissaient l’existence de ces notes : Volkov se vantait ouvertement de son coup journalistique. Mais cela menaçait de compliquer son départ et il prit peur. Il parvint à obtenir une entrevue avec Enrico Berlinguer, secrétaire du PC italien, en visite à Moscou. Il lui montra la photo dédicacée en se plaignant d’être retenu en URSS pour des motifs politiques alors qu’il était un ami de Chostakovitch. Le journal communiste L’Unità publia un article sur Volkov illustré par cette photo. Le stratagème réussit. Quelques jours plus tard, je rencontrai Volkov à un concert et lui demandai de passer chez moi pour me laisser une copie du texte non autorisé (puisqu’il n’avait pas été lu par Dmitri Dmitrievitch). Il m’a répondu que le document avait déjà été envoyé à l’étranger et serait publié, avec des rajouts, si on ne l’autorisait pas à partir. Il reçut rapidement son visa et je ne l’ai plus jamais revu.

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Par la suite, j’ai lu sur la couverture du livret accompagnant l’enregistrement de l’opéra Lady Macbeth de Mtsensk, dirigé par Mstislav Rostropovitch, édité à l’étranger, que Volkov était un assistant de Chostakovitch. Plus tard, dans l’avant-propos de son livre, Volkov écrivit que Dmitri Dmitrievitch l’appelait lorsqu’il restait seul à la maison et qu’ils se voyaient ainsi. C’est de la fantaisie pure : dans les dernières années de sa vie, Dmitri Dmitrievitch était gravement malade et nous ne le laissions jamais seul. De plus, nous passions le plus clair de notre temps dans notre datcha, à l’extérieur de Moscou. Et pour quelle raison les deux hommes se seraient-ils vus en cachette ? D’ailleurs, on chercherait en vain le nom de Volkov dans la correspondance de Chostakovitch de cette époque, par exemple, dans ses lettres adressées à I.D. Glikman.

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Volkov fut également reçu, à sa demande, par un ami de Chostakovitch, le réalisateur Arnstam qui m’en a parlé avec regret. Le récit de la conversation téléphonique entre Dmitri Dmitrievitch et Staline vient de lui. Solomon Volkov a pris dans l’interprétation de ces histoires des libertés qu’il attribue à Chostakovitch.

Le livre a été traduit dans de nombreuses langues et publié dans plusieurs pays, sauf la Russie. Volkov prétendait d’abord que les éditeurs américains s’opposaient à une édition russe. Ensuite qu’on ne lui proposait pas de droits d’auteur suffisants. Puis, que les éditeurs russes qui le contactaient n’étaient que des commerçants malhonnêtes. et, pour finir, qu’il avait vendu son manuscrit à une archive privée et qu’il n’était plus accessible. De ce fait, le livre publié en russe sera traduit à partir de la traduction américaine de l’original, ce qui l’exonère de toute responsabilité et lui ouvre de nouvelles perspectives.

Quant à la seconde histoire, on reproche à Dmitri Dmitrievitch d’avoir signé la lettre de l’intelligentsia soviétique contre l’académicien Andreï Sakharov publiée dans la Pravda. Certes, le nom de Chostakovitch figure bien parmi les signataires, mais il ne l’a pas signée. Ce jour-là, en réponse à des coups de fil insistants de la Pravda, je répondais que Dmitri Dmitrievitch n’était pas à la maison, puis qu’il était parti à la datcha. Lorsqu’on nous a dit qu’on envoyait une voiture à la datcha, nous sommes simplement sortis jusque tard le soir, lorsque les rotatives étaient déjà lancées. Malgré tout, le nom de Chostakovitch figurait parmi les signataires. J’ai récemment demandé à voir l’original de cette lettre, mais la Pravda a refusé ma requête, tout en reconnaissant que «de telles pratiques étaient monnaie courante à l’époque»….

Irina Chostakovitch

Moscou, juin 2000

http://www.chostakovitch.org/VF/iactextvf2000.htm

image http://www.ledevoir.com/culture/musique/240849/musique-classique-un-inedit-de-chostakovitch-est-redecouvert

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Les morts sont-ils sans défense ?

  1. Florence Noël dit :

    J’aime beaucoup cet autre point de vue, ce besoin de vérité que cette femme porte en elle, qui fait son petit bonhomme de chemin malgré le temps écoulé, malgré le rééquilibrage des tensions entre les mondes d’alors.

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