le monde du bureau

Sans titreDans l’open space qui me sert de bureau, les deux opérateurs humains qui me servent de collaborateurs ont l’air d’aller tout à fait bien, eux. Ils sont assis huit heures par jour devant leur ordinateur, comme si ça allait de soi. Ils font comme si tout allait de soi. Les choses les plus choquantes ne les choquent même plus. Ils trouvent donc normal de faire ce qu’ils font. Depuis quand ont-ils oublié de douter ? Depuis quand ont-ils arrêté de se poser des questions ? À croire qu’ils n’ont jamais été jeunes, qu’ils n’ont jamais eu de rêves. Ils me font penser à des animaux de laboratoire à qui l’on a inoculé le Respect Absolu des Objectifs. Sans doute sont-ils simplement paresseux. Pas cons, non, juste paresseux. Ils acceptent le tenu, le tiède, le renfermé. L’apparence de la vie leur suffit. Ils ne vont pas chercher plus loin. Ils accomplissent leur tâche avec la confiance paisible des bovins. On a réussi à leur faire croire qu’ils peuvent s’épanouir jour après jour dans leur travail. Ce serait à éclater de rire si ce n’était pas aussi triste. Peut-être ne conçoivent-ils rien d’autre que la servitude du salariat ? Leur paresse d’esprit ne leur permet pas de regarder la réalité en face. Jour après jour, ils se contentent d’attendre leur paye et de fermer leur gueule.

Si seulement ils pouvaient se la jouer modeste. Mais non, lorsqu’ils se mettent à ouvrir la bouche, ils gonflent l’espace de tant de bruit qu’on les croirait presque enragés. Alors ça se pète les bretelles. Ça se gargarise en bombant le torse d’anti-intellectualisme et de bon sens paysan. Et pourtant ça n’a rien dans le ventre. C’est ce qu’on appelle le bouillonnement du vide.

Gwen Denieul

«Comment les hommes rampent»

revue en ligne Nerval

Publie.net

http://nerval.fr/spip.php?article10#

image http://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/travailler-en-open-space-un-cauchemar-pour-les-salaries_1003270.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour le monde du bureau

  1. arlette dit :

    Le bouillonnement du vide!!! Joli !! Merveille, ai connu cela

  2. Get Smart dit :

    Si j’avais révélé en 1998 tout ce qu’il y a là-bas ou si je le faisais même aujourd’hui, dix ans plus tard, le pont ne porterait qu’une poignée de gens. Il paraîtrait branlant et dangereux à traverser, et on déconseillerait à beaucoup de curieux, ou à des gens motivés, de le franchir, simplement parce qu’il est trop étrange. Et donc on a construit ce pont pour pouvoir rencontrer des gens, là où ils habitaient et avec leurs croyances. Ceux qui entraient en résonance avec les termes et définitions cruciales, ou avec quelque chose de poétique, ou de musical, ou d’artistique, ceux-là trouvaient une texture, une structure qui leur donnait l’envie de se relier, quelque chose qui avivait leur curiosité, et c’était suffisant pour les amener sur le pont.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s