À Henriette de La Bigottière

Sans titreParis, fin décembre 1842

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Si après un mûr examen, de longues études et de profondes réflexions, vous me dîtes, dans dix ans, que Jésus est Dieu et que l’Évangile est le dernier mot de la divinité pour vous, j’aurais à apprendre de vous et de vos recherches, non pas la vérité peut-être, mais de bonnes et utiles choses, car, lorsqu’une grande âme cherche la vérité, si elle ne la trouve pas, elle en recueille du moins des parcelles lumineuses qui sont profitables aux autres, et précieuses devant Dieu.

Jusque là, ne me dîtes pas que j’irai où vous allez, car vous n’allez nulle part, vous vous reposez ; et moi, je ne veux pas de repos. J’entends une voix dans mon coeur qui me le défend et qui combat ma fatigue et ma paresse. Sans doute je serais beaucoup plus heureuse de m’endormir paisiblement dans une religion toute faite, toute arrangée, qui a réponse à tout, bonne ou mauvaise, et qui a passé enfin par l’étamine de dix-huit siècles pour me faire un oreiller. Mais je me soucie bien d’être heureuse, en vérité ! Est-ce que je l’ai mérité ? Est-ce que j’en ai le droit ? Eh ! ce n’est point là ce qui m’occupe, je cherche mon devoir. Or je ne suis point satisfaite de celui que Jésus m’a tracé. Il a laissé pour moi trop de choses obscures dans l’avenir. Il n’a pas réglé le sort de l’humanité sur la terre. Il ne le pouvait pas, il n’était pas Dieu ! Mais il m’en a assez dit, pourtant, pour que je l’adore autant qu’il est permis d’adorer un homme, pour que je comprenne la voie où il faut marcher, la direction qu’il faut prendre, le but qu’il faut chercher. Il me mène, il me pousse, il me pénètre, il m’exalte, cet homme divin ! Mais, lui-même, dans son propre Évangile, m’a défendu de le prendre pour un Dieu et de m’arrêter à lui. Lui-même m’a défendu de chercher le bonheur pour mon propre compte, mais il m’a bien dit de le chercher pour les autres. Et ce problème qu’on appelle aujourd’hui social (Jésus l’appelait le règne de Dieu sur la terre), il ne l’a pas trouvé, et quiconque ne le cherche pas n’est pas croyant, n’est pas pieux, n’est même pas chrétien…

George Sand

«Lettres d’une vie»

folio classique

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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