le e muet et l’alexandrin

Sans titre«J’avais appelé ça La vieillesse d’Alexandre», reprit Baudelaire.

Il avait ainsi des silences, nous avions appris à ne pas les abréger, ne serait-ce que par impatience de mouvement. Puis il redressait la tête et semblait prendre une respiration d’avance, et parfois s’adressait à moi directement, le scribe de leurs séances : «Notez : «ces lueurs insolites sur les monuments», cela m’est venu comme ça, en arrivant chez vous tout à l’heure», il s’était retourné vers Proust, «je ne suis pas habitué encore à ces lumières, elles me troublent la vue, ma poésie naissait des instants frontières, l’aube, le crépuscule, comme vous cherchez ces instants frontières du sommeil (ce qui nous rapproche), vous avez copié ? Comptez, comptez donc : où vient le e muet, sur quel temps ? Y sont-ils, les douze de la tringle, ainsi nommons-nous l’alexandrin… Syncope sur le temps sept. Rôle infini du temps sept. Annihile toute la poésie basse. Oui, Malherbe, Racine, je sais que vous savez. «Enfin Malherbe vint», avait écrit le petit Boileau : on pourrait inventer un livre tout en e muet aussi bien qu’un autre où il aurait disparu, gardez ces idées, mon ami, elles pourront être utiles à un autre…»

Je continuais un temps de recopier, parce qu’il parlait trop vite. Je me rattrapais dans les silences.

«Je n’ai pas prémédité de suite, mais toute la clé est ici : dites un vers, et le mental déjà est prêt à combler la suite, je dis «ces lueurs insolites sur les monuments», parce que voici ce que j’ai pensé arrivant chez vous, et j’ajoute – notez – «ce ciel éclairé comme par un incendie», et vous avez toujours la tringle et les douze qui ne sont jamais qu’onze plus la syncope, mais vous avez réglé la syncope en laissant filer le e muet sur un temps faible, le huit est déjà le souffle qui va vers le bout du vers, et comme j’indique ainsi le récitatif, que je relève ainsi la force du premier vers par l’indication que celui-ci est narratif, j’ajoute comme une coda, entendez-vous, rien qu’un rythme qui bat, trois syncopes trois, «sans couleurs et sans danger» (aussi parce que ce mot «incendie» est trop fort si on ne le désamorce pas – ce n’est pas un véritable incendie, juste ma surprise à vos lumières inondant la ville) ce qui nous fait «ce ciel éclairé comme par un incendie sans couleurs et sans danger». Ainsi êtes vous prêt maintenant à la vraie résolution, le vers troisième qui reprendra la force du premier et rassemblera l’ensemble dans la clôture d’une phrase. J’ai passé trop de temps sur le sonnet, même si j’y ai tant appris, j’ai passé trop de temps sur une prose où je n’osais pas porter les lois de la tringle – il n’y a de prose que comptée, savez-vous…»

François Bon

«Proust est une fiction»

Éditions du Seuil

image http://innaffiarefiamme.wordpress.com/2013/01/16/lossa4/

en demandant pardon pour ce long pillage

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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