Pour lire le Quart-livre : aller sans retour (fragment)

Sans titreIcy est le confin de la mer glaciale (LVI) : y aurait-il possible conquête d’un tel sommet de la langue sans travail dans le livre de la propre image de son parcours initiatique ? Mais le travail initiatique nécessaire au mouvement du livre de se creuser en lui-même implique-t-il qu’on l’en recouvre par une interprétation seulement mystique ? On reste dans le fabuleux nœud logique ouvert par le prologue du Gargantua. Il faut aujourd’hui fermer les yeux, pour laisser grandir un instant ce sentiment d’inconnu des hommes d’alors devant la mer, l’idée vague de continents loin, de mondes vierges qui vous attendent, le risque de ces expéditions, et leur promesse aussi quand le vieux monde s’obstine à ses querelles d’église et ses guerres mesquines : c’est toujours le temps où on brûle. Rabelais a cinquante-deux ans quand il se met au travail sur son Quart-Livre, qui lui demandera six ans pleins pour la version définitive (l’âge aussi où, un demi-siècle plus tard, le collecteur d’impôts Cervantès débutera son Quichotte : et s’il y avait dans leur phrase quelque chose de leur âge et par quoi ils ont passé ?). Il meurt un an plus tard, sans que nous sachions rien de cette année ultime qu’une rumeur de prison. C’était l’entreprise collective la plus symbolique de chercher ce fameux contournement par le nord du continent neuf et vierge juste découvert. Chateaubriand encore s’y essayera, et Jules Verne y lancera quelques-uns de ses plus beaux et méconnus romans (Le capitaine Hatteras ou Le pays des fourrures). Un des plus passionnants commentateurs de Rabelais, Abel Lefranc dans ses Navigations de Pantagruel, met le doigt par instinct sur le plus haut génie logique de Rabelais par une merveilleuse fausse hypothèse : il nous donne l’itinéraire de retour, et imagine un sixième livre. Le génie de Rabelais, au contraire, est de grimper son livre où la géographie gèle, pour accéder à la voix qui seule alors fait monde, avant elle-même d’être sapée par l’immense silence où le livre s’arrête, sans utilisation du formidable matériau ébauché jusqu’à l’oracle de Bacbuc, rassemblé sous le nom de Cinquième Livre, et dont nous savons avec bonne certitude qu’il est antérieur aux textes présentés ici. Il n’y a pas de continuation possible, si l’itinéraire symbolique est celui de la langue face au monde, et les Paroles dégellées, énonciation sans sujet et création sans matière, une conquête qui est le seul matériau réel du récit et son aventure propre, jusqu’à l’extrême. Hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon : goth, mathagoth (LVI). Le livre y culminera et cessera, le génie de Rabelais l’acceptant instinctivement, y résolvant arbitrairement la narration prétexte.

François Bon

«Pour lire Rabelais»

publie.net

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501645

image http://www.gutenberg.org/files/8168/8168-h/8168-h.htm

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Pour lire le Quart-livre : aller sans retour (fragment)

  1. lucas dit :

    grimper son livre où la géographie gèle

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