La phrase de Claude Simon

Sans titreJe voudrais tenter de dire, modestement, laborieusement, en quoi la phrase de Claude Simon est belle – car il y a peu de phrase, dans la littérature française moderne, qui fasse aussi impression de beauté, je dirai même (bien que le mot soit «passé de mode», mais Claude Simon est heureusement «passé de mode», outrepassant de très loin toute mode, dans un espace et un temps où se trouvent aussi Tacite et Shakespeare) : de grandeur. Je le ferai en me souvenant d’une lecture publique que j’ai faite il y a un an d’un passage des Géorgiques, le début de la partie II. Je me souviens avoir été littéralement transporté, enthousiasmé – je prends ce mot au sens fort, grec, de possession par un dieu. Je me souviens avoir trouvé qu’en dépit des apparences ce n’était pas difficile de lire Claude Simon, qu’il y avait dans sa phrase quelque chose, une puissance, une précision, un rythme qui demandaient à éclater en sons, à être proférés, qu’il suffisait en quelque sorte de se plier à cette impérieuse injonction, de se laisser traverser par la force des mots. Un peu d’alcool contribuait peut-être à cette découverte – il était très tard, c’était la «Nuit blanche» dans la librairie «Les Cahiers de Colette», à Paris -, néanmoins des relectures parfaitement sobres ne m’ont pas fait changer d’avis. L’alcool n’a pas là-dedans plus d’importance que les feuilles de laurier mâchées par la Pythie.

….

Bientôt, la fatigue, le découragement, l’obscurité, la neige qui tombe font que l’escadron se disloque. Voilà ce que peignent, ce que dessinent, plutôt, à la mine de plomb, les pages du début de la section II des Géorgiques. Je n’emploie pas par hasard, bien sûr, cette expression de «dessin à la mine de plomb» : c’est celle qu’utilise Claude Simon pour suggérer la netteté lumineuse de la vision : «Ils perçoivent cela d’un coup et pourtant de façon détaillée (ou plutôt dénudée, fouillée, comme un de ces dessins minutieux et précis à la mine de plomb) » (les Géorgiques, Minuit, p.85). Cela : le ciel et la ligne fuyante des rails, le train, la plaine enneigée hachurée de boqueteaux, les trémies rouillées d’une ancienne sablière, peut-être, un fossé d’eau stagnante, des fourrés de ronce, et pas seulement les ronces mais «les paquets de neige molle accrochés dans leurs enchevêtrements». (G.85), pas seulement la fossé mais «les minces triangles de glace, comme du verre dépoli, sale et grisâtre à la surface de l’eau noire», pas seulement les trémies rouillées mais la peinture boursouflée, effritée, formant comme une cicatrice rougeâtre sur le pourtour des plaques de rouille….

Olivier Rolin

«Mine de plomb – Les Géorgiques II)

dans Cahiers Claude Simon n°2

2006

Presses universitaires de Perpignan

image http://larepubliquedeslivres.com/claude-simon-un-latin-qui-ecrase-sa-montre/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour La phrase de Claude Simon

  1. arlette dit :

    Belle écriture en découvrant en son temps  » La route des Flandres »

  2. Martin Serge dit :

    Je me souviens avoir lu des pages de Claude Simon à une classe de fin de primaire – j’étais instituteur à Cergy-Pontoise l’année du prix Nobel : un de mes plus beaux moments d’enseignement ! Puis les élèves se sont « coltinés » La Chevelure de Bérénice et comme on dit en salle des profs: ça a marché! Maintenant à l’Université, je vais essayer voir… après être passé voir l’exposition à la BPI.

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