Paris n’existe pas

Sans titreIl est dommage que le paradoxe soit passé de mode ; le paradoxe, fruit vert qui, mûri par le temps, devient une vérité ! nous en aurions développé un qui, pour sembler étrange au premier coup d’œil n’en est pas moins réel : c’est que Paris n’existe pas.

Nous savons bien qu’en cherchant on trouverait sur les rives de la Seine quelques petits tas de plâtre qui, à la rigueur, forment des espèces de ruelles, dont l’agrégation pourrait, au besoin, constituer ce qu’on a l’habitude généralement d’appeler une ville. Piganiol, Sainte-Foix, Dulaure et beaucoup d’autres ont fait l’histoire de ces moellons prétentieux en volumes plus ou moins in-4° ; mais les histoires ne prouvent rien : il n’y a que les contes de fées qui soient vrais.

Que de bouges impurs, que de maisons bossues, chassieuses, rechignées, malsaines, contrefaites, couvertes de lèpres et de verrues, sans air, sans lumière, sans soleil, indignes d’être habités par des lapins ou des porcs ! Les kraals des Hottentots, où l’on entre à quatre pattes, les cavernes des Troglodytes, les huttes des Lapons et des Groënlandais, à moitié enfoncées sous la neige, où jaunissent dans une fumée perpétuelle des poissons à moitié pourris, sont des lieux de plaisance en comparaison ! Les trois quarts des rues ne sont que des ruisseaux de fange noire et fétide, comme au temps de la plus franche barbarie. Nulle trace d’art, nulle élégance, nul sentiment des lignes ; des boîtes de plâtras percées de trous carrés, surmontées d’affreux tuyaux de tôle, voilà ce qu’on appelle des maisons au dix-neuvième siècle, dans une ville qui se prétend l’Athènes moderne, la reine de la civilisation ! Vraiment on serait tenté de désirer que quelque Néron eût la fantaisie de se donner une représentation de l’embrasement de Troie en mettant le feu à cette ville, qui n’est que de briques et devrait être de marbre !

Parlez-moi de Ninive, de Babylone, à la bonne heure ! cela peut s’appeler des villes ; cela vous a sur l’horizon un profil recommandable. Et pourtant alors le gouvernement constitutionnel n’était pas inventé, l’on ne connaissait ni la poudre, ni l’imprimerie, ni la vapeur ; personne ne discutait sur le progrès.

Théophile Gautier

«Paris futur»

dans l’anthologie «Paris futurs»

publie.net ArchéoSF

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814507401

image http://batxibac.sitego.fr/paris-au-xixe-si-cle.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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