Fin de la dernière ? aventure

14 9 pour BrigetounMais d’où vient cette passion a-t-elle duré si longtemps ? C’est, lecteur, ce qui prouve l’adresse de Sara, et combien était grand son mérite supposé ! Elle avait fait une impression profonde ! Je l’adorai d’abord. Lorsqu’ensuite je la méprisai, parce que je sentis qu’elle n’était pas ce qu’elle m’avait paru, je cherchais sans cesse en elle et autour d’elle la fille adorable que j’avais chérie : je ne l’y trouvais pas ; j’étais, dans une autre position, aussi malheureux que Narcisse, je cherchais l’impossible. Sara n’était pas ce qu’elle m’avait paru ; je retrouvais bien Sara, ou plutôt une vaine et trompeuse image ; mais ma fille, mon amante, mon amie, mon Hipparchia, cette fille qui m’avait persuadé qu’elle aimait un quarante-cinquenaire, je ne la retrouvais plus, parce qu’elle n’avait jamais existé. J’allais, je venais, je cherchais, je croyais voir, saisir l’objet adoré ; Sara me détrompait. Alors je pleurais ma chimère. Dès que je revoyais Sara, je croyais retrouver mon amie, et je n’embrassais qu’une ombre qui s’évanouissait. Oui, si Sara avait été ce qu’elle m’avait d’abord paru, c’était une divinité qui méritait des autels. Vous savez ce qu’elle est, ô lecteur ! Mais un voile la couvre ; je le tiens sur elle, et votre mépris ne le lèvera jamais.

Rétif de La Bretonne

«La dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans»

édition de Michel Delon

Folio-classique

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Fin de la dernière ? aventure

  1. Cette chambre où nous dînions ne m’avait jamais paru jolie, je disais seulement qu’elle l’était à Albertine pour que mon amie fût contente d’y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient cessé de m’être indifférents. L’art n’est pas seul à mettre du alarme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes ; ce même pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à la douleur. Au moment même je n’avais prêté aucune attention à ce dîner que nous avions fait ensemble au retour du Bois, avant que j’allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de l’amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie, mais ce n’est pas perdue au milieu d’elles qu’on peut s’en rendre compte. Ce n’est pas d’en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des maisons avoisinantes, c’est quand on s’est éloigné que des pentes d’un coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme plus au ras de terre qu’un amas confus, qu’on peut, dans le recueillement de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la hauteur d’une cathédrale. Je tâchais d’embrasser l’image d’Albertine à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et justes qu’elle avait dites ce soir-là.

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