Sols heureux et sols pauvres

1 9 BrigetounJ’ai constaté, trop tard, comme toujours que mon père qui trouvait plaisantes mes expéditions, réglait sans y songer sa conduite sur les partages géologiques de la contrée. Le dimanche, aux beaux jours, il nous entraînait, le plus souvent, plein sud, vers Souillac, où la rivière, dégagée des étroits basaltiques et des schistes de sa haute vallée, s’avance en majesté entre les blanches falaises du Crétacé. Plus rarement, il prenait du côté d’Argentat, où elle emprunte aux roches noires, feuilletées, surplombantes , une hostilité qui désarme peu à peu en descendant vers Beaulieu. C’est du travers opposé, de fadeur, d’un excès de lenteur qu’elle souffre lorsqu’elle s’éloigne par les mollasses du Périgord. Je pourrais compter sur les doigts d’une main les reconnaissances poussées de ce côté là. J’ai quand même pris la peine d’aller voir à quoi elles ressemblaient, rapporté de la limonite, des silex rubanés……

On n’allait jamais vers le nord. Sa texture était celle du bassin d’effondrement où se passaient nos jours, du grès qui, pour le coup, se décolorait, passait au blanc. Mais sa forme était déjà celle, houleuse, du massif cristallin qui commençait à d’enfler dès qu’on prenait pied sur la rive droite de la Corrèze pour ne retomber qu’au delà de Limoges, passés les Monts de Blond.

Et l’est ? Il était plus rébarbatif encore. La zone métamorphique gardait trace des convulsions du sol sous les hautes températures et les fortes pressions. On s’enfonçait, dès la sortie de la ville, dans la gorge aux parois abruptes, très resserrées, toujours ruisselantes, de la rivière, une sorte d’hiver succédant à l’automne de la sous-préfecture. Une raison impersonnelle conférait une réalité intermittente à ce côté sombre et tortueux. C’est là que se trouvait la préfecture. C’est là que se trouvait la préfecture. Il fallait s’y rendre pour passer les examens, effectuer certaines démarches, retirer certains papiers. On perdait tout, l’ouverture relative, la lumière, la mélancolie surannée des grès sépia. On rendait sa copie, retirait son permis de conduire, l’extrait cadastral et on repartait pas l’étranglement où la route, le rail et la rivière se disputaient le passage. On n’allait pas plus loin. L’inconnu commençait à la sortie opposée de Tulle.

Pierre Bergounioux

«Géologies»

Galilée

image http://www.jardinsauvage.fr/BRIVE-COTE-JARDIN/PRESENTATION-PROJET.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Sols heureux et sols pauvres

  1. lucas dit :

    généalogie enseigne nous le socle de nos enchantements et de nos misères

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