La postière du « malentendu »

Sans titrePeu à peu les télégrammes se raréfièrent, puis il n’y en eut plus du tout. Aucune nouvelle ne semblait avoir assez d’importance pour qu’on éprouvât le besoin de la télégraphier. Nul ne savait ce qui avait modifié l’état d’esprit des Groenlandais. D’aucuns racontaient que les expériences sous-marines, effectuées depuis quelques années dans le plus grand secret et qui avaient entraîné des modifications sensibles du climat étaient la cause de ce changement. La moyenne des températures diurnes avait baissé d’un degré virgule quatre au cours de la dernière année. Il n’y avait aucune preuve à l’appui de cette supposition, néanmoins la rumeur ne cessait pas de circuler. La femme distribuait les lettres, qui devenaient de plus en plus rares, pourtant, même à cette époque, elle ne se contentait pas de les glisser simplement dans leur boîte, mais sonnait, comme d’habitude, à chaque porte ; toutefois il en résultait de moins en moins souvent une conversation avec le destinataire et quand celle-ci avait lieu, il ne s’agissait que d’un bref échange de mots à propos du temps froid ou du travail épuisant. Pour la première fois un certain lundi de l’année précédente, il n’arriva aucune lettre destinée au district postal de la femme, et il n’en arriva pas non plus le mardi, ni le mercredi, ni le jeudi, et depuis lors, plus jamais aucune lettre n’arriva ; depuis ce jour, dans aucun district postal de tout le Groenland il n’est plus arrivé une seule lettre. Personne n’avait interdit aux gens d’écrire des lettres, mais ils n’en écrivaient plus. Subitement et mystérieusement, le besoin de se transmettre les uns aux autres l’annonce d’événements importants avait disparu dans la population du Groenland. Ou, pour parler autrement : il n’y eut plus d’événement important dans tout le Groenland ; mort, naissance, maladie, mariage furent inclus dans la monotonie quotidienne des actes tels que : se lever, manger, travailler, dormir. Une léthargie grisâtre s’était étendue sur toute la population du Groenland. Ce nouvel état de choses posa à l’administration des Postes des problèmes existentiels. On décida, dans le cadre d’une politique sociale, de ne licencier personne. Ainsi la femme avait de quoi vivre, mais sa vie n’était qu’ennui sans fin.

Monika Maron

«Le Malentendu»

traduit de l’allemand par Georges Pauline

Le Serpent à plumes

image http://www.continent-americain.com/groenland/photos-2.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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