Sur la lande avec l’Enkou

pour BrigetounJ’avais sans crainte accepté le bras de l’Enkou. Je m’étonnais de m’être aussi rapidement accoutumée à sa puanteur dès qu’elle s’était mêlée à celle des herbes et des fleurs. Il me faisait prendre des chemins qui apparaissaient soudain au milieu des ronciers impénétrables.

Je crus qu’il voulait couper au plus court mais tout au contraire, il nous enfonçait dans un labyrinthe de sentiers que je n’avais jamais pratiqués. Pourtant la lande, seule ou accompagnée de mon amoureux, je la connaissais. Les sentes permettaient à peine le passage. Elles étaient fréquentées puisqu’aucune ortie n’y poussait, aucune ronce ne les traversait. Il y eut, à un carrefour, un menhir brisé, au suivant, un arbre foudroyé ; il y eut une chapelle en ruine, une tombe ancienne, que je n’avais jamais vues. Il y eut enfin un couple de corbeaux blancs comme la neige qui nous survola longtemps. Le ressac de l’océan se fit subitement entendre sans que je pusse comprendre pourquoi je ne le voyais pas. Sans doute, étions-nous descendus dans l’un de ces vallons que les rus ont formés dans les parties sauvages de l’île, mais je n’entendais pas l’eau couler ni ne voyais le cresson, les roseaux et les plantes qu’on voit d’ordinaire pousser dans l’humidité. Je n’entendais plus la noce et ses braillards, ni la bombarde et les chansons à boire ou à danser. Il n’y avait plus que la houle et les vagues qui s’écrasaient sur d’invisibles roches, le mugissement de l’écume s’engouffrant dans des trous ignorés. Pas un cri de mouette, pas un bourdonnement d’insecte. Pas un mot ne sortant de la bouche de mon compagnon. J’allais m’en étonner quand des bruits de pas me firent me retourner. Je ne vis personne, pourtant j’entendais marcher derrière moi, j’entendais les buissons bruire d’une puis deux, puis, je ne dirais pas une foule mais de nombreuses personnes décidées, nous accompagnant vers le couchant.

Je savais — mais comment le savais-je ? — que celui qui venait de me dépasser était un marin, celle-là une veuve. Un enfant mort en bas âge courait sur ses pattes, un ivrogne, mort de froid dans un fossé, titubait, ces marins arrachés au pont d’un thonier par une vague, s’ébrouaient. Tous riaient, heureux qu’ils étaient d’avoir été invités à la noce et au bal. Il y avait aussi, et j’en frémis encore, les trois jeunes fous que les Allemands avaient pendus à des crocs de boucher à Locmaria. Ils sifflotaient, portant sous les bras les grenades volées aux Boches qu’ils avaient saoulés à mort.

Ricardo Montserrat

«En e enkou – entre la mort»

Publie.net

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501997

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Sur la lande avec l’Enkou

  1. Arlette dit :

    L’Ankou … de Jakez Hélias aussi et Les histoires terribles de ma grand’mère Bretonne

  2. micheline dit :

    cet outremer cet outre tombe où vivent les esprits me tirent de derrière mes quatre murs

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