Léonard prend livraison d’une malade

Les trois attablés s’entendent, d’ailleurs, le mieux du monde, bien qu’ils parlent tous les trois, à la fois. M. Frédéric narre des «méchancetés» de lièvres, «de sales bêtes qui n’ont aucun égard pour les meilleurs tireurs» pendant que Léonard raconte des traits de canaillerie de «mabouls» plus ostinés et plus fûtés que les autres. Robidor, lui, n’abandonne pas un instant le chapitre du crottin. Pour sa vieille expérience c’est une «pierre de touche». Il en a vu d’ «extraordinaire» ( !) bien que toujours révélateur des habitudes, du caractère et des capacités du «sujet» !

Dès le second plat, M. Frédéric est charmé de ses hôtes ; au dessert il s’établit une si parfaite harmonie que l’on peut dire que les trois parlent en chœur.

On vient de verser le café. Le maître de la maison débouche une bouteille de cognac et la gaîté est à son comble, chacun s’amusant follement de sa propre conversation, quand il se produit un incident (tout comme à la Chambre ou au Sénat). La porte de la salle-à-manger s’entr’ouvre ; puis passe, entre le chambranle et le battant, une vieille tête émaciée, fripée, mordorée comme un cuir de Cordoue, une vieille tête aux yeux noirs étrangement brillants qui ne me paraît pas tout à fait inconnue. Comme on n’y prend pas garde elle disparaît mais pour reparaître deux secondes plus tard sur un corps incroyablement maigre qui flotte dans un affreux caraco noir tout étoilé de graisse et un jupon de couleur indicible.

M. Frédéric lève les yeux et pousse un cri :

– Aïe ! voici la cousine !

La vieille dame, – cette tigresse ! – fait timidement quelques pas et dit d’une voix lamentable :

– J’ai faim aussi, moi ! et on ne m’a rien donné à manger !

M. Frédéric devient verdâtre et crie comme un écorché :

– Robertine ! Venez vite prêter main-forte à ces Messieurs !

La bonne entre, – côté cuisine ; – Léonard et le cocher sont déjà debout.

Je m’attends à une scène d’une rare violence quand les alliés s’approchent de la vieille pour la «maîtriser», mais elle se contente de répéter :

– J’ai faim aussi, moi !

La bonne ricane :

– Est-il couenne, Monsieur ! Alle est pas si féroce ! Je vas la prendre avec moi et lui donner «kekchose» à bouffer.

– Rien de ma table ! gémit M. Frédéric. Elle s’alimenterait gloutonnement de toute ma nourriture et je n’aurais plus rien pour ce soir ! Faites-lui chauffer les pommes de terre d’hier avec le morceau de «bouilli». Rien d’autre ! C’est une ruine, une vieille aliénée de cet appétit !

Robertine prend par le bras la bonne femme qui pleure mais s’apaise dès que la peu décorative jeune personne lui a promis de lui «fourrer» tout plein de ça qu’est bon.

John-Antoine Nau

«Force ennemie»

Publie.net – ArcheoSF

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814507005/force-ennemie

image http://www.chateau-shop.eu/spip.php?rubrique16

Les publicités intempestives qui avaient envahi le blog de Christine Jeanney et beaucoup d’autres ont décidé de se poser ici – je décide donc de leur abandonner les lieux….

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Léonard prend livraison d’une malade

  1. Antigone dit :

    Bonjour chère Brigetoun,
    Je vous laisse un petit mot ici, car même si je vous lis, j’aime me trouver le plus souvent loin d’un certain web.
    Le monde virtuel étant petit, je vous lis depuis quelques mois, plutôt sur votre autre blog.
    Vous vous êtes fâchée hier parce que selon vous votre article printanier aurait fait un flop.
    Sachez que jamais vos articles ne font de flop.
    J’aime votre style qui ose allier tragédie, dérision et sourires.
    Parfois je suis lasse du bonheur éternel qu’il faut porter comme un masque en oubliant ce qui fait que nous sommes « humains trop humains. »
    Je vais avoir l’honnêteté de vous dire que votre style m’a déstabilisée aux premières lectures; mais je suis de celles qui aiment être dérangée, déshabituée.
    Alors paradoxalement, j’ai aussi pris l’habitude de vous lire, et je dois bien avouer que toutes les sensations que vous écrivez chaque jour, font voler en éclats bien des façons d’appréhender le monde. Alors c’est juste enrichissant, d’un point de vue esthétique, comme humain.
    Belle journée à vous.

    • brigetoun dit :

      grand merci, je ne me suis pas fâchée, j’ai constaté, et je crois que c’est une règle assez générale – mais là je suis un peu : zut.. pas envie

  2. Antigone dit :

    >Je vous comprends!
    Mais gardez en tête que vous m’ apportez beaucoup.
    Et qu’il y a en revanche tant d’endroits dans lesquels mon coeur se vide sans esprit!
    Alors merci à vous, simplement, pour tous vos mots!
    Et belle soirée à vous!

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