Charlot

 …. il est misérable, Charlot, bohème, errant, songe-creux, gobe-lune et si paresseux qu’il est forcé de déployer, pour vivre, un effort incessant d’imagination et d’ingéniosité, et si candide que, pour qu’il aperçoive un poing qui le menace, il faut qu’il le reçoive sur le nez, – sa misère est le canevas sur lequel il tisse en tous sens les fils d’or de sa prodigieuse et ondoyante fantaisie. Il serre soigneusement ses guenilles dans le coffre-fort d’une banque. Il tire sur des manchettes absentes et se mire avec complaisance dans le vernis hypothétique du cuir crevé et gondolé de ses ribouis. Il brosse sa canne avec soin. Et l’élégance qu’il en tire, comme aussi de son vieux melon un peu incliné sur les yeux, et de ses mines, de ses saluts, de ses manières, de ses sourires d’initié mondain, emprunte à son contraste permanent avec sa mise – chemise absente, hardes tenues par des épingles, extraordinaire silhouette de dandysme loqueteux – l’énorme allure comique où le génie anglo-saxon révèle, de Shakespeare au dernier des pitres, sa formidable originalité. Faite de quoi, je n’en sais trop rien. D’une chose joyeuse et sombre. L’imperturbable sérieux dans la farce, sans doute. La présence constante, dans chaque mot et chaque geste, de notre volonté organisante et des catastrophes du hasard. La distraction du rêveur devant le drame qui se joue, peut-être, et, quand il est pris par le drame, la surprise qu’il y ait le drame et le retour attendri sur lui-même parce qu’il n’y peut échapper. En tout cas, l’un des sommets abrupts atteints par le génie de l’homme, où celui-là se maintient par la constance du style qu’il imprime à son art entier. Style grandiose, que la monotonie de ses moyens essentiels apparente au théâtre antique, en donnant à la personnalité puissante de l’artiste une allure fatale, irrésistible comme les jours et les saisons, et la mort, et le destin, et pour tout dire impersonnelle : j’ai parlé de sa canne et de son melon, de ses souliers, de ses guenilles, immuables comme le cothurne et le masque du drame grec. Mais que dire de sa démarche, qui prend un rythme musical, de ses pieds en dehors, de ses sautillements de jubilation et d’allégresse, de ses oscillations éperdues sur un talon, de ses virages à angle droit, de ses pas de fantaisie dans le danger ou la lutte, de cette silhouette de pantin mécanique et falot où toute humanité tressaille ?

Élie Faure

«Cinéma»

Publie.net

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814595958/cinema

image http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/jeune-public/cycles/fiche-manifestation/dimanche-avec-charlot,12457.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Charlot

  1. lucas dit :

    comment ajouter un seul point virgule à ce permanent surgissement?

  2. Arlette dit :

    Quel beau portrait !! être un peu « Charlot » est une qualité rare

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