traduire « Les bacchantes »

. Puis il a commenté, parlé des goûts, des sons, des allusions, des assonances, des vibrations sympathiques à l’intérieur du texte… Dans le mot qui décrit la lande, il y a le mot orgie qui est caché. Et là et là, dans les mots pour nommer les sommets, la vie, le bonheur, la nuit, il y a, serti à l’intérieur : Eua ! le cri des Bacchantes. Et là, il faut remarquer tout le jeu métaphorique autour de la merde : pour Penthée, la folie dionysiaque, c’est le mal, le kaka, une infection qui dégouline, une boue qui se répend sur sa ville, quelque chose qu’il faut torcher, épandre comme du fumier… Et là, katabakhiousthe !, il faut entendre la course des bacchantes à travers les brisées des chênes et des mélèzes… Je ne parle pas le grec, je ne l’ai pas étudié. Voilà peut être une chance. À partir du travail de Bertand Chauvet, je peux commencer à écrire. Oui, écrire est toujours traduire : Deleuze parlait d’une logique du sens, on écrit entre deux séries hétérodoxes, en reliant-traduisant ce qui n’a rien à voir ensemble. Ainsi du nouveau, du sens, de la parole peut voir le jour. J’écris entre deux textes qui, après tout, n’ont rien à voir l’un avec l’autre : la série du mot-à-mot français tiré du grec (la visée poétique) ; la partition sonore et rythmique des vers antiques (la musique). N’écrivons-nous pas pour prouver l’improbable ? Nous sommes butés, nous voulons que le son des mots et que leurs sens soient mariés de toute éternité, nous voulons croire que le langage est naturel, et nous suons pour y arriver. Euripide voulait bien sûr la même chose.

Donc voici mon choix : tant pis pour la syntaxe, pour l’accord des verbes, tant pis pour l’articulation subtile de la longue phrase euripidienne. Nous tra-duisons le rythme et la métaphore, la musique et la visée poétique. Nous voulons mettre cela au premier plan, que chaque vers de la tragédie soit un vers de poésie : un texte compact, avec un minimum de mots, qui chantent, qui résonnent entre eux. Que le français soit aussi ramassé que le grec. Grave problème de fidélité : le grec décline ses mots, le français les articule par prépositions, conjonctions, etc. Le manuscrit en vers grecs se présente telle une haute et fine muraille où chaque ligne est comme une rangée de briques serrées. Et que contient-t-il ? De la scansion, une espèce de rap grec impossible en français. Habituellement, la traduction sur la page de gauche prend la forme liquide de la prose, qui s’entasse et vient remplir la page en épousant ses marges. La prose conserve l’articulation mentalo-syntaxique, mais perd le rythme, atténue le téléscopage des mots, étiole la visée poétique en l’assaisonnant de qui, que, pour, afin de, après que, d’une part, d’autre part, et autres participes présents.

À la truelle, nous dégageons chaque vers dans sa solitude, comme une phrase autonome. L’articulation syntaxique se fait mentalement, au fil des vers, dans le cerveau de l’auditeur.

Nous faisons valoir le plus possible le son (allitérations, homophonies, onomatopées, mots cachés, accélérations, ralentissements, gammes), et la visée poétique (système métaphorique qui rend cohérents des passages à première vue décousus, images subliminales, inconscient, caractère, sexe du texte).

Nous traduisons pour la scène, pour l’acteur, qui devra dire ces paroles comme si elles étaient siennes.

Jean-Daniel Magnin

en tête de sa traduction des

«Bacchantes» d’Euripide

image http://www.theatregerardphilipe.com/tgp-cdn/book/export/html/62

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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