Ragtime

Jelly Roll Morton s’alluma une cigarette, la posa en équilibre sur le bord du piano, s’assit et commença à jouer. Ragtime. Mais comme une chose qu’on n’aurait jamais entendue avant. Il ne jouait pas, il glissait. C’était comme une combinaison de soie qui glisserait doucement le long du corps d’une femme, mais en dansant. Il y avait tous les bordels de l’Amérique dans cette musique, mais les bordels de luxe, ceux où même les filles du vestiaire sont belles. Jelly Roll termina en brodant de petites notes invisibles, tout là-haut là-haut, à la fin du clavier, comme une petite cascade de perles tombant sur un sol de marbre. La cigarette était toujours là, à moitié consumée, mais avec la cendre encore tout accrochée. Comme si elle avait préférer ne pas tomber, pour ne pas faire de bruit. Jelly Roll prit la cigarette au bout des doigts, il avait des mains c’étaient des papillons, comme j’ai dit, il prit la cigarette et la cendre resta accrochée, elle ne voulait toujours pas tomber, peut-être qu’il y avait un truc, je n’en sais rien, mais en tout cas elle ne tombait pas. Il se leva, l’inventeur du jazz, il s’approcha de Novecento, lui mit sa cigarette sous le nez, avec sa jolie cendre bien droite, et lui dit :

«À ton tour, marin.»

Alessandro Baricco

«Novecento : pianiste»

traduction de l’italien par Françoise Brun

Gallimard

Image http://www.biography.com/people/jelly-roll-morton-9415945

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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