Tourisme

La manne donc. Les plus pauvres survivaient grâce au tourisme, la ville survivait grâce au tourisme, elle en voulait toujours plus, augmentait le nombre d’hôtels, de pensions, d’avions pour amener ces brebis se faire tondre, tout cela me rappelait le Maroc, parce qu’à cette période il y avait une campagne de promotion pour le tourisme à Marrakech dans le métro de Barcelone, une photographie orientaliste assortie d’un joli slogan genre «Marakech, la ville qui voyage en toi» ou «Là où ton coeur te porte», et je me suis dit que le tourisme était une malédiction, comme le pétrole, un leurre qui apportait fausse richesse, corruption et violence ; dans le métro de Barcelone j’ai repensé à l’explosion de Marralech, au Cheikh Nouredine quelque part en Arabie et à Bassam, quelque part au Pays des Ténèbres, à l’attentat de Tanger où cet étudiant avait trouvé la mort d’un coup de sabre – bien sûr, Barcelone c’était différent, c’était la démocratie, mais on sentait que tout cela était sur le point de basculer, qu’il ne fallait pas grand-chose pour que le pays entier tombe lui aussi dans la violence et la haine, que la France suivrait, que l’Allemagne suivrait, que toute l’Europe flamberait comme le Monde arabe, et l’obscénité de cette affiche dans le métro en était la preuve, il n’y avait plus rien d’autre à faire pour Marrakech qu’investir du fric en campagnes publicitaires pour que revienne la manne perdue, même si on savait pertinemment que c’était cet argent du tourisme qui provoquait le sous-développement, la corruption et le néocolonialisme comme à Barcelone, petit à petit, on sentait monter le ressentiment contre le fric de l’étranger, de l’intérieur ou de l’extérieur ; l’argent montait les pauvres contre le pauvres, l’humiliation se changeait doucement en haine ; tous haïssaient les Chinois qui rachetaient un à un les bars, les restaurants, les bazars avec l’argent de familles entières provenant de régions dont on n’imagine même pas la pauvreté ; tous méprisaient les prolos britanniques qui venaient s’abreuver de bière pas chère, baiser dans les coins de portes et reprendre, encore souls, un avion qui leur avait coûté le prix d’une pinte d’ale dans leur obscure banlieue ; tous désiraient, en silence, ces très jeunes Nordiques couleur craie que la différence de température poussait à étrenner leurs minijupes et leurs tongs en février – un quart de la Catalogne était au chômage, les journaux débordaient d’histoires terrifiantes de crise, de familles expulsées d’appartements qu’elles ne pouvaient plus payer et que les banques bradaient tout en continuant à réclamer leur dette, de suicides, de sacrifices, de découragement ; on sentait la pression monter, la violence monter, même rue des Voleurs chez les pauvres des pauvres, même à Grâcia parmi les fils de bourgeois, on sentait la ville prête à tout, à la résignation comme à l’insurrection.

Mathias Énard

«Rue des Voleurs»

Actes-Sud

image http://location-barcelone.perfecttravelblog.com/2010/06/barcelona_card_le_tourisme_int.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Tourisme

  1. les cafards dit :

    une peinture effrayante

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