L’ombre

Je me mis alors à songer à l’ombre de Peter Schlemihl vaguant à travers le monde en quête de son corps, du corps de Schlemihl, et à celui-ci, lancé de son côté à la poursuite de son ombre. J’en arrivai à cette conclusion que nous ne sommes peut-être tous que des ombres à la recherche de nos corps et qu’il existerait un autre monde où nos corps sont à notre recherche… J’en vins alors à penser que cette hantise du suicide qui me tourmentait ne serait autre que le désir de rencontrer mon père, qui étais le corps dont je n’étais que l’ombre.

J’eus alors l’intuition que le monde où vécut mon père n’étant qu’un monde d’ombre, un monde où tout n’était qu’ombre, je ne pouvais me confondre avec ce qui n’était qu’une ombre et ne rencontrerais personne, car comment celui qui n’est rien pourrait-il rencontrer le néant ? Pendant ces quelques jours, je m’enfermai à la maison, y fuyant même la lumière. J’étais épouvanté à la pensée de voir ma propre ombre, ombre d’une ombre. Un après-midi, sans avoir pu l’éviter, j’aperçus l’ombre de ma tête sur le mur, à la place où l’autre avait décroché un portrait de mon père. Je crus que ma tête se vidait et j’appris alors ce que pouvait être la terreur au plus profond de l’être.

Miguel de Unamuno

«Des yeux pour voir et autres contes»

Traduit de l’espagnol par Raymond Lantier

Gallimard

image http://metiers.ipl.be/Informatique

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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