Stanley Kerry

nous nous tenions dans le jardin japonnais aménagé par lui derrière son bungalow de Wythenshaw. Le soir s’annonçait. Les bancs de mousse et les pierres devenaient plus sombres, mais dans les derniers rayons de soleil perçant à travers les buissons d’érable, les traces du râteau étaient encore visibles dans le gravillon fin, à nos pieds. Stanley portait comme d’habitude un costume gris tout fripé et des chaussures de daim brunes, et comme d’habitude, il se penchait autant que possible vers ses interlocuteurs dès qu’il s’adressait à eux, à la fois par intérêt pour son sujet mais aussi, sans nul doute, par pure politesse. La posture qu’il prenait faisait penser à celle d’un homme qui marche contre le vent ou à un sauteur à ski qui vient de prendre son envol. Et en effet, lorsqu’on parlait avec Stanley, on avait souvent l’impression qu’il arrivait d’en haut, planant à votre rencontre. Lorsqu’il vous écoutait, il inclinait la tête sur l’épaule en arborant une expression béate, mais lorsque c’était lui qui parlait, il paraissait lutter désespérément pour ne pas suffoquer. Il n’était pas rare de voir son visage grimacer de douleur, de la sueur perlait à son front et les mots ne sortaient que par à-coups et d’une manière saccadée qui témoignait d’un redoutable empêchement intérieur et laissait présager, à l’époque déjà, que son coeur cesserait de battre bien avant l’heure. Lorsque je songe aujourd’hui à Stanley Kerry, il me semble inconcevable que cet homme excessivement timide ait été en quelque sorte le point d’intersection où le chemin de Michael et mon propre chemin se sont croisés et que lorsque nous l’avons rencontré, respectivement en 1944 et en 1966, nous avions tous les deux juste vingt-deux ans. J’ai beau me dire que nous avançons tous, les uns derrière les autres, le long de la même route tracée d’avance par notre origine et nos espérances et que de tels hasards se produisent par conséquent bien plus souvent qu’on ne le croit en général, il n’en reste pas moins que ma raison ne peut rien contre les fantômes de la répétition qui me hantent de plus en plus fréquemment. À peine suis-je en société que j’ai l’impression d’avoir déjà entendu quelque part, auparavant, les mêmes opinions défendues par les mêmes personnes de la même manière, avec les mêmes mots, tournures et gestes.

W.G. Sebald

«Les Anneaux de Saturne»

traduit de l’allemand par Bernard Kreiss

Gallimard

Image http://bleuocean.centerblog.net/rub-chinoises–7.html?ii=1

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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