le grain des photos

Son cliché de la porte de Clignancourt à Paris en 1949 est un exemple de cette utilisation exacerbée du grain. Peu de photographes se seraient risqués à une prise de vue dans les mêmes circonstances. Beaucoup auraient sans aucun doute trouvé franchement antipathiques les conditions lumineuses et le paysage lui-même déprimant et ennuyeux. Ce jour-là, il convient de dire que Robert Frank est à la limite du possible techniquement. Il doit fixer une scène, avec un léger mouvement dans des concrétions de lumière qui l’obligent vraisemblablement à une obturation lente aux environs du 1/15 ou du 1/8 de seconde, et à l’utilisation d’un film rapide, donc assez granuleux. La probabilité de réussir techniquement ce défi est alors proche de zéro mais Robert Frank n’en a cure. Bien au contraire, c’est en amplifiant les paramètres adverses de cette prise de vue qu’il tire le meilleur parti d’une lumière difficile. L’obturation lente permet à Robert Frank de fondre les trois personnages de gauche dans la grisaille du paysage. Quant au cheval et à l’enfant qui se tient en face de ce dernier, leur immobilité seule les rend maintenant plus clairement identifiables en comparaison du reste de l’image. Le temps gris, au ciel bas et son effet de halo ont tôt fait de donner aux bâtiments à l’arrière-plan, à l’aspect pourtant si commun — la typique architecture des boulevards de la petite ceinture à Paris — des allures inquiétantes comme fantasmées. Enfin, la très faible profondeur de champ, le léger effet de vignettage dû à la pleine ouverture du diaphragme, et surtout le grain éclaté de cette image rendent le premier plan particulièrement expressif et boueux, partie de l’image, qu’il serait par ailleurs facile de qualifier d’expressionniste abstraite.

Toutes les données techniques de cette image ressemblent en fait à une véritable accumulation d’erreurs. Autant d’erreurs, cependant, qui font de cette photographie une image très émouvante ; or autant d’erreurs n’ont été possibles qu’avec une assez grande liberté envers les plus connus des rudiments de la photographie.

Philippe De Jonckheere

«Robert Franck – dans les lignes de sa main»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500297

image http://www.desordre.net/blog/?debut=2008-01-06

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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