M. le marquis de Cressy

saisissant le moment où son père ne la regardait pas, elle écrivit ces mots sur un petit papier :

Vous dire de m’oublier ? Ah ! Jamais ! on m’a forcé de l’écrire ; rien ne peut m’obliger à le penser ni à le désirer.

Elle glissa ce billet dans sa lettre, et de hâta de la fermer ; son père l’ayant envoyée sur-le-champ, ele en attendit la réponse avec toute l’inquiétude que peuvent causer l’amour et la crainte dans un coeur où l’on vient d’élever un doute sur l’objet de ses plus chers désirs.

Monsieur de Cressy n’était point chez lui lorsqu’on y porta ce billet, il avait cherché Adélaïde tout le soir ; surpris de ne la trouver ni chez Mme de Gersay, ni dans le jardin, il ne pouvait concevoir pourquoi elle manquait à leur rendez-vous ordinaire.

Il ne rentra qu’à deux heures du matin ; cette lettre qui lui fut remise le surprit et le chagrina ; il en connut aisément l’auteur ; mais il fut pénétré d’un sentiment si tendre en lisant ce petit papier, preuve si décidée de l’amour d’Adélaïde, qu’il fut tenté de sacrifier tous ses projets de grandeur et de fortune à l’attrait du bonheur véritable qu’il pouvait trouver dans la possession d’une fille charmante dont il était adoré.

Il ne pouvait se dissimuler que le penchant d’Adélaïde pour lui n’eût peut-être jamais pris de force s’il n’avait eu l’art de l’entretenir et de l’augmenter en lui parlant avec assiduité, en lui montrant une préférence décidée, enfin en lui persuadant qu’il l’aimait ardemment lui-même. En pensant au regret, à la douleur où ses refus pouvaient la livrer, aux reproches qu’elle serait en droit de lui faire, il sentit au fond de son coeur son mouvement juste et vrai que la nature imprime en nous, qui déchire le voile dont l’amour-propre couvre nos erreurs, nous fait rougir de nos fautes, et nous porte à les réparer ; mouvement qui nous conduirait peut-être plus sûrement que les principes d’une raison étudiée, si nous avions la force de l’écouter et de le suivre. Quelle riante image s’offrait à l’idée de M. de Cressy, si faisant céder l’ambition à la tendresse, au devoir, à l’honneur, il portait dans l’âme d’Adélaïde une joie dont il partagerait les transports ! Quel plaisir de lire dans les yeux d’une personne aimée la douce satisfaction qu’on vient d’y répandre ! Et quel bien est comparable à celui qui naît de la certitude d’avoir rempli l’engagement qu’un coeur noble contracte avec lui-même !

Il se le peignit, ce bien véritable, mais il ne put se résoudre à l’acheter par la perte de ses espérances ; il passa la nuit dans la plus grande agitation ; et, son amour et ses désirs cédant enfin à l’ambition, penchant invincible de son coeur, il fit cette réponse à Melle du Buget :

Mademoiselle, rien ne peut me consoler d’avoir été la cause innocente qu’on ait osé trouver quelque chose à reprendre dans la conduite d’une personne aussi respectable que vous. J’approuverai tout ce que vous ferez, sans me croire en droit de vous en demander la raison. Que je serais heureux, mademoiselle, si ma fortune et les arrangements qu’elle me force de prendre ne m’ôtaient pas la douceur d’espérer un honneur dont mon respect et mes sentiments me rendraient peut-être digne, mais que mon état présent ne me permet pas de rechercher ! J’ai l’honneur d’être, etc.

Madame Riccoboni

«Histoire de M. le marquis de Cressy»

Gallimard – folio 2 euros

portrait d’homme Carle Van Loo

http://jev.peter.free.fr/ART_DESSIN/Balthus.htm

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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