La mescaline et la musique

Les morceaux, coupés de l’oeuvre, commençaient à être eux-mêmes traversés de plus en plus par d’autres musiques, les unes très syncopées, d’autres non, ramassées dans de vieux souvenirs soudain réveillés, coupes étranges, coupes sur coupes. L’«ubiquité par l’amour» particulièrement avait déclenché le système des coupes s’alliant si bien à la mescaline, à son côté mécanique. Des morceaux de bravoure, du genre des grands airs de La Tosca, fusaient éclatants et ineptes, tessons de musiques abhorrées que j’avais dû entendre autrefois avec nausée et honte joués dans la rue par quelque orgue de Barbarie, dérision, encanaillement du sentiment musical cocasse et rococo, mais les psalmodies restaient la pièce de résistance (quelle résistance !) qui luttait contre le pot-pourri démoniaque, qui voulait l’entraîner et périodiquement lui fauchait ses effets. Un rire énorme, que je ne pouvais trouver, m’eût peut-être libéré. Mais la profanation couvait tout. La musique d’ailleurs, elle était là et puis n’était plus et sans que cela fit grande différence. Voilà qui était singulier. Souvent je me surprenais à la suivre sans l’entendre, croyant encore l’entendre quand je m’apercevais qu’elle passait «à vide», c’est-à-dire sans les sons. Mais ma transe inchangée continuait sans elle, et c’est à ses reprises, à ces sons qui soudain retentissants m’attaquaient que je la remarquais à nouveau. Des dizaines de secondes, peut-être plus, s’étaient écoulées, musique débarquée avant qu’elle ne se retrouvât, rembarquant à grand bruit. Le côté vocal restait le principal, que l’instrumental ne faisait que suivre. (Surprenant, je n’aime que les instruments et autant dire jamais les voix. Mais ce qu’on déteste est plus fort, plus fixé en soi souvent que ce qu’on a aimé, qui ne vous a pas gêné). Soumise à de mauvais traitements, pervertie, ridiculisée et ridiculisante, cette musique lèse-musique avait des élans que n’a pas le plus grand lyrisme. Même tronçonnée, même vilipendée, même parcourue de débâcles, elle n’avait rien d’effondré. Une jouissance ignoble était son centre, sa nature, son secret, jouissance omniprésente, spasmodique, insoutenable.

Henri Michaux

«Connaissance par les gouffres»

Poésie/Gallimard

image http://lemangeurdopium.canalblog.com/archives/2008/04/11/8772232.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour La mescaline et la musique

  1. Aimer les instruments sans la voix et pourtant, les instruments cherchent tant à imiter parfois le sanglot de la voix

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