Joséphine à La Pallice

Nous avions l’habitude d’aller le soir, juste avant le lever du soleil, ou bien en sortant de table, à La Pallice. Je doute que Joséphine ait jamais partagé entièrement mon goût pour le quai aux grumes, la base sous-marine ou le môle d’escale, mais je pense que quand elle allait mieux, elle appréciait du moins l’enthousiasme que ce décor m’inspirait et les explications délibérément emphatiques que je lui prodiguais au sujet de commerce maritime et des différents types de navires, même si le port de La Pallice, inactif au point qu’il donne parfois l’impression d’être désaffecté, ne se prête guère à ce genre de démonstration.

Mais Joséphine avait tant de mal à lutter contre les ténèbres qui, par brusques et plus ou moins durables accès, menaçaient de la submerger, elle ressentait si violemment, si directement, de plein fouet, toutes les impressions qui la frappaient, tous les sentiments ou les humeurs qu’on lui témoignait – si bien que c’est la seule femme à qui j’ai jamais pu, sans aucune gêne, prodiguer de ces petits noms tendrement bêtes que l’on a généralement scrupule à prononcer, car je savais que, sans prendre le temps d’en examiner la possible bêtise, elle se délecterait aussitôt de leur tendresse – qu’elle ne pouvait apprécier autant que moi le charme lugubre des quais déserts, des rails luisants, des enchevêtrements de poutrelles ou de l’éclairage au sodium, tous ces éléments se trouvant miraculeusement réunis, à La Pallice, dans l’ouvrage métallique qui relie le môle d’escale à la terre ferme. Je me souviens d’un soir où nous avions regardé le soleil se coucher sur l’avant-port depuis le terre-plein situé dans le prolongement du boulevard Émile-Delmas. La lumière était magnifique, et le port animé d’une activité inhabituelle : un cargo gabonais déchargeant des grumes, un vraquier soviétique chargeant des grains, un navire auxiliaire de la Royal Navy en escale technique. Mais en dépit de mes efforts pour la convaincre qu’il n’y avait rien au monde de plus beau que ce que nous avions sous les yeux, Joséphine emmitouflée dans son manteau bleuté de kangourou, recroquevillée sur le volant, ne parvenait pas à secouer la chape de désespoir qui l’écrasait. De nouveau l’héroïne la torturait.

Jean Rolin

«Joséphine»

Gallimard

image http://www.louisbourdon.com/photographe/manche.htm

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Joséphine à La Pallice

  1. Se laisser submerger par la lumière qui vient du port… se laisser envahir par la beauté des arrivées et des départs… se délecter des sons magnifiques des bateaux qui entonnent les débuts d’une symphonie maritime…

  2. silver price dit :

    À partir de 1950, il connaît un nouveau développement militaire, car il est choisi comme le point principal d’entrée des renforts et subsides américains en France en cas d’attaque soviétique dans le cadre de l’OTAN. Il a été préféré au port de Cherbourg pour jouer ce rôle car il dispose de vastes terre-pleins dans l’arrière pays, se situe hors de portée d’une aviation tactique ennemie opérant à partir du Rhin et des Pays-Bas (ligne de défense alors envisagée) et possède avec le Pertuis d’Antioche un vaste avant-port dans lequel il est relativement aisé de traquer une activité sous-marine adverse, ainsi que de draguer les mines. C’est d’ailleurs à La Pallice qu’est alors installée l’école de défense des ports de la marine nationale.

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