Henek-König

Henek-König, le seul de notre microcosme de douleur, à n’être ni malade ni convalescent, jouissait même d’une splendide santé physique et mentale. Il était de petite taille, d’aspect doux mais possédait une musculature d’athlète ; affectueux et serviable envers Hurbinek et envers nous, il nourrissait toutefois des instincts paisiblement sanguinaires. Le camp, piège mortel, «machine à broyer» pour les autres, avait été pour lui une bonne école : en quelques mois il en avait fait un jeune carnivore, vif, sagace, féroce et prudent.

Durant les longues heures que nous passions ensemble, il me résuma l’essentiel de sa brève existence. Il était né et habitait dans une ferme de Transylvanie, en pleine forêt, près de la frontière roumaine. Il allait souvent avec son père, le dimanche dans les bois, tous les deux avec un fusil. Pourquoi avec un fusil : pour chasser ? Oui, pour chasser ; mais aussi pour tirer sur les Roumains. Et pourquoi sur les Roumains ? Parce que ce sont des Roumains, m’expliqua Henek avec une simplicité désarmante. Eux aussi de temps en temps ils tiraient sur nous.

Il avait été fait prisonnier et déporté à Auschwitz avec toute sa famille. Les autres avaient été tués tout de suite ; lui, avait déclaré aux SS qu’il avait dix-huit ans et qu’il était maçon, alors qu’il en avait quatorze et qu’il faisait ses études. C’est ainsi qu’il était entré à Birkenau ; mais à Birkenau il avait au contraire fait valoir son âge véritable, on l’avait affecté au block des enfants et comme il était le plus vieux et le plus robuste, on l’avait nommé leur Kapo. À Birkenau, les enfants étaient comme des oiseaux de passage : au bout de quelques jours, on les transférait au block des expériences ou directement dans les chambres à gaz. Henek avait immédiatement saisi la situation et, en bon Kapo, il s’était «organisé», il avait noué de solides relations avec un détenu hongrois important et il était resté là jusqu’à la libération.

Primo Levi

«La Trêve»

traduit par Emmanuelle Genevois-Joly

le Livre de poche

dessin Zoran Music

http://www.editeur-corse.com/blog/2011/09/zoran-music/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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